Fête hier et aujourd'hui : Saint Vincent et les saints protecteurs de la vigne

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Une chronique mensuelle pour découvrir les fêtes de notre calendrier liturgique

 


Il ne fait aucun doute, dans l’esprit de la plupart des gens, que saint Vincent, diacre de Saragosse en Espagne, martyrisé en 304 est « LE » patron de la vigne et des vignerons. N’est-il pas célébré, chaque 22 janvier ou le dimanche le plus proche, dans la quasi totalité des communes viticoles du pays ? Il est vrai cependant que l’immense majorité de ceux et celles qui, pour des motifs divers, suivent ces festivités, ignorent totalement l’identité historique de ce Vincent, ainsi que les raisons de son prestigieux patronage ; en témoignent les nombreuses représentations « fantaisistes » qu’on en fait, tantôt évêque (ce qu’il n’a jamais été), tantôt sorte de Bacchus…au détriment souvent de la simple véracité historique
Que ce patronage soit du à un « jeu de mot » sur « Vin » et « Cent » cela est attesté depuis le Moyen Âge. Aucun autre élément ne vient expliquer cette fonction : ni la vie ni les textes légendaires qui se rapportent à notre célèbre diacre ne présentent d’épisode qui soit, de près ou de loin, lié à la vigne et au vin.
Mais le succès de notre saint espagnol, relancé ces dernières décennies par la publicité faite autour des « Saint-Vincent », cache une réalité bien plus complexe. Le fait que cette célébration rassemble souvent, notamment dans les « St-Vincent » tournantes ou les « Grandes St-Vincent » régionales, plusieurs communes sous la même bannière, a fait peu à peu disparaître les nombreux autres saints qui, depuis des lustres, assuraient efficacement dans de nombreuses paroisses leur fonction de protecteur des vignes et des vignerons ; parmi eux, on citera Aubin, Barthélemy, Blaise, Bernard, Cyr, Grégoire, Hubert, Jean-Baptiste, Louis, Médard, Thibault, Vernier, Volbert.
Beaucoup de ces patronages s’expliquent par le seul fait que le saint choisi pour la viticulture est tout simplement celui qui correspond au vocable de l’église locale (ainsi, en Côte d’Or, Saint Cyr à Volnay, saint Aubin à St-Aubin…).
D’autres sont des saints réputés pour leur action charitable ; or, en pays viticole, beaucoup de confréries pieuses, qui organisaient les fêtes paroissiales, étaient aussi des sociétés de secours mutuel unissant par des liens d’aide réciproque, tant matérielle (caisse de secours en cas de maladie ou de veuvage…) que spirituelle (messes à l’intention des confrères défunts, prières pour les malades et agonisants, présence aux obsèques et à l’inhumation…) ; il en est ainsi de saint Nicolas, qui, selon la légende, sauva par des dons en argent, des jeunes filles que la misère poussait vers la prostitution… C’est aussi là, très probablement, la raison du patronage viticole parfois assuré par saint Martin, bien que, selon certains, cela soit du à la fête du saint évêque fixée au 11 novembre, après les vendanges. Mais cette dernière explication ne me semble pas devoir être retenue.
Pour rester dans le domaine du calendrier, le fait que saint Urbain Ier, pape au IIIe siècle, soit devenu, au moins depuis 1261, le protecteur du vignoble alsacien est très certainement lié à la date de sa fête au calendrier liturgique, soit le 25 mai. Cette date passait alors pour la dernière limite chronologique des gelées de printemps qui pouvaient menacer les vignes. Passé ce cap, les fruits de la terre étaient à l’abri. L’Alsace maintient encore ce patronage, qui « échappe » ainsi à l’omniprésent Vincent.

Illustration : saint Vincent, pierre polychrome, XVIe s. Église de Charentenay. Le saint, revêtu de la dalmatique des diacres, tient en main la palme du martyre. Sur le socle : motifs viticoles (couteau à vigne, grappes de raisin).

Patrice