Histoire et description

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« Le Christ aux orties »

La revue " L’IILUSTRATION " du 5 janvier 1935 a publié un article de Paul Emile Cadilhac sous le titre « Splendeur et Misère d’un patrimoine français ». Dans cette rubrique un des nombreux amis inconnus qui suivent cette enquête a écrit et baptisé cet article « Le Christ aux orties ».Voici quelques extraits qui nous rappelleront le passé vieux de plus de soixante cinq ans.

« Des profondeurs des abîmes »

Oui c’est bien des profondeurs de l’abîme que s’est élevée cette voix. Elle se lamentait parmi les ruines, dans un désert d’indifférence. Et voici ce quelle disait :« Gy l’Evêque est une petite bourgade à quelque kilomètres d’Auxerre. La très belle église que l’on peut y admirer date du treizième siècle et a beaucoup souffert des guerres de religion.

C’est en 1924 qu’une partie de la voûte s’écroula. Depuis elle est abandonnée. Le clocher carré qu’il eût été facile de sauver, est lézardé et menace ruine. De l’église proprement dite, il ne reste debout que les quatre murs et le beau portail aux voussures décorées de personnages, de scènes évangéliques, de feuilles et d’oiseaux.

« J’ai fait le tour de l’église. Des immondices s’entassent au chevet. Des arbres poussent ici et là et quelques-uns dressent déjà de hautes frondaisons dans le chœur et la nef. Les orties et les ronces ont aveuglé les fenêtres et les portes.

A l’intérieur, j’ai erré parmi les hautes herbes, j’ai fouillé les pierrailles. Et tout à coup j’ai découvert, au trois quarts enseveli parmi les décombres - depuis quand - ? un magnifique christ en bois, de grandeur naturelle. Les bras était cassés et l’un gisait sous les ronces. J’ai retiré le christ des orties et l’ai porté sous la voûte de la tour, ou du moins il sera à l’abri du soleil et de la pluie si non du vent. On peut l’y voir, si toutefois personne n’a eu l’idée de le prendre. C’est facile : l’église est ouverte à tout venant et les gens de Gy l’Evêque n’y verraient probablement aucun inconvénient. »

Et le correspondant de conclure : « Le christ aux orties de Gy-l’Evêque réclame un abri. L’église de Gy-l’Evêque, monument historique, demande que l’on s’occupe d’elle. »

« Un pieux enlèvement »

Que faire ? Une solution apparut, suggérée par le rédacteur en chef de la revue l’ILLUSTRATION : aller là-bas et enlever eux mêmes le christ et le déposer entre des mains sûres qui le garderaient et le conserveraient.

L’équipe de la revue quitte Paris : [Retour ligne automatique]
« Nous quittons Paris par un matin blême, un vendredi et gagnons rapidement la Bourgogne. Nous nous rendons sans désemparer chez M° Puchois, huissier audiencier près du tribunal, par lequel nous nos voulons faire enregistrer par sur constat en bonne et due forme l’état des lieux et les circonstances de l’enlèvement. Nous voulons bien jouer les Mandrin ou les Vidoc, du moins voulons nous le faire avec le maximum de légalité. Nous nous épaulons encore aux tables de la loi.........

« Du champ des ruines aux trésors de la cathédrale ».

On a, en 1929, clôturé l’entrée par une porte de fortune. Depuis, cette porte a été forcée, brisée ; un des battants a disparu. Entre qui veut. Le constat de notre huissier l’atteste : « L’un des vantaux, celui de droite, faisant défaut, écrit-il, j’ai pénétré à la suite des personnes ci-dessus désignées à l’intérieur de ce qui demeure de la dite église. » Et plus loin, après en avoir décrit l’ aspect saisissant, M° Puchois constate : « Par suite, sans aucun doute, de nombreuses visites de curieux, un sentier s’est tracé à proximité du mur de gauche . »

Notre guide, M. Francis Lévesque, graveur de talent, et qui le premier, avec notre correspondant occasionnel, aujourd’hui absent, a découvert « le christ aux orties, » nous a fait signe de nous y engager. Nous le suivons et arrivons à ce qui fut la sacristie, au pied de la tour. Celle-ci, lézardée, demeure cependant debout et ses voûtes paraissent intactes. Mais quelle désolation !

Des restes de meubles brisés, disloqués, délavés, déteints ; un de ces draps, noir et argent, qui recouvrent les catafalques ; une civière mortuaire ; et là , debout contre le mur, un grand christ terreux, la tête douloureusement penchée sur l’épaule. C’est lui, lui que voilà quelques semaines nos amis découvrirent dans les décombres parmi les orties et les ronces. Les deux bras ont été rompus, et ainsi dressé, il semble enserré dans des bandelettes à la façon des momies d’Egypte.

Travaillé en plein bois, il fut jadis, peint ; des traces de jaune et de bleu se distinguent encore sur la draperie qui lui entoure les reins. Le corps s’avère d’un modèle prodigieux, les muscles, saillant sans exagération, sculpté par un maître qui connaissait déjà fort bien son anatomie. Mais le plus beau demeure la tête, expressive, douloureuse, poignante et cependant baignée d’un apaisement et d’une résignation sublimes. C’est tout une âme qui semble exprimée là et qui revit devant nous.

Comme pour accentuer l’impression, tandis que, lentement, pieusement , nous transportons ce christ détaché de sa croix, aussi grand qu’un homme moyen - il mesure 1 m.70 - et pesant comme lui, le vent fait frémir des brins de duvet accrochés dans sa barbe annelée d’Oriental.

Et soudain nous avons la sensation que nous ne portons pas une statue, une image, une effigie, mais un corps, un être qui fut vivant comme nous. Minute poignante et qui le devint plus encore tandis que nous l’ensevelissions dans la couverture brune qui va lui servir de linceul provisoire jusqu’au Trésor de la cathédrale d’Auxerre.

En route ! Constat, photos, enlèvement n’ont pas demandé plus de vingt minutes. Nous avons sauver une admirable œuvre d’art et fait la preuve que nos richesses sont insuffisamment protégées. Le moteur ronfle doucement et la voiture file vers Auxerre ou va se dérouler la suprême scène. Au seuil de sa cathédrale, M. l’archiprêtre Deschamps nous attend. Le petit cortège pénètre sous les hautes voûtes de pierre, et notre journal, par l’intermédiaire de son rédacteur en chef, remet officiellement à notre hôte le christ sauvé des vandales. Un rayon de soleil joue dans les admirables verrières du chœur dont les bleus exaltés semblent chanter un suprême hosanna ! Si le christ - du moins celui-là - n est pas ressuscité, il a cependant retrouvé sa place dans la grande demeure française. »

(extrait de la revue l’Illustration de 5 Janvier 1935).