Antimoderne !
On annonce un projet de loi, soumis au Parlement ce mois de janvier, visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans, et l’usage des téléphones portables par les élèves dans les lycées, ainsi qu’il en est déjà dans les écoles et les lycées.
Ceci s’inscrit dans la logique de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale qui demandait l’interdiction de l’usage de Tik-Tok aux mineurs de moins de seize ans. Les personnes auditionnées par cette commission n’ont pas de mot assez dur pour dénoncer le caractère dangereux de ce réseau social et de son algorithme. Même s’il n’est pas la cause du mal-être de certains adolescents, il ne les a pas aidés à y faire face, tout au contraire, conduisant certains au suicide.
Soit, alors, après seize ans, tout ira bien !
Le problème des réseaux sociaux, ce ne sont pas leurs utilisateurs, ce sont les réseaux eux-mêmes. Ce n’est pas une question d’âge, ce ne concerne pas seulement Tik-Tok, c’est tout un ensemble qu’il convient de dénoncer et de fuir.
Dans les années 80, la console de jeux Sega avait pour slogan publicitaire : « Sega c’est plus fort que toi ». Cette affirmation pourrait valoir pour les réseaux sociaux. C’est une illusion de penser que nous pouvons maîtriser leur usage, les algorithmes, le type de relations qu’ils induisent.
J’en ai fait l’amère expérience. Il y a quelques années, un communicant m’avait dit qu’un évêque devait être sur Twitter (avant que cela ne devienne X). J’ai posté des réflexions spirituelles, assez générales, pour une audience limitée (car c’est bien ce qui compte avec les réseaux : non pas ce que l’on publie, mais le nombre des vues et surtout, à l’époque, des ‘’retweet’’). Il a fallu, qu’une fois, je tienne un propos négatif sur une personne, et qu’une autre fois je propose une réflexion ironique, usant du second degré, pour que ces posts aient quelque succès… bien regrettable, puisque, dans l’un et l’autre cas, ceci a pu blesser des personnes. Le jour même j’ai supprimé le compte.
On peut me penser naïf, peu aguerri aux règles de la communication moderne, je l’admets. Et je me trouve très heureux à préférer la presse – lorsqu’elle sait ne pas trouver ses informations sur les réseaux sociaux mais dans le travail d’enquête – et la lecture – sur papier – des livres.
On veut protéger les jeunes des réseaux sociaux ; mais lorsqu’ils voient les adultes qui les entourent accrochés à des écrans… Si les adultes estiment devoir montrer l’exemple aux enfants et aux jeunes, les voir « scroller » sans limite ne relève pas de cette exemplarité.
Je pense de manière de plus en plus résolue que les réseaux induisent des comportements qui blessent l’humanité et les relations interpersonnelles. Ils conduisent à supprimer tout temps pour la réflexion – il faut écrire et réagir dans l’immédiateté – ; ils s’appuient sur des émotions non mises à distance ; ils entretiennent le désir de se mettre en scène et conduisent le plus souvent à des déceptions narcissiques profondes puisque la moquerie y est une réponse plus fréquente que les encouragements ; ils laissent penser que le chiffre est le seul critère indépendamment de la vérité intrinsèque à telle ou telle affirmation ou fait. Même le monde religieux tombe dans ce piège puisqu’on évaluera le succès d’un événement, d’une prise de position, au nombre de vues sur les réseaux. Ceux-ci sont bien entendu incapables de dire le travail de la grâce.
De ce fait, si nous entendons conserver une certaine force d’âme, si nous estimons que la fragilité humaine n’est pas une tare mais une de nos belles caractéristiques, si nous choisissons la délicatesse et le sens de la nuance… une seule attitude s’impose, ne jamais mettre l’œil sur un quelconque réseau social, quel qu’il soit, et si nous y avons quelque présence, s’en défaire immédiatement et totalement.
J’écris ceci alors que je sais les diocèses catholiques présents sur les réseaux… ceci doit-il demeurer ? On se retranche derrière Carlo Acutis, le « geek de Dieu », pour encourager cette pratique, une « chance pour la foi ». Cependant, ce sont des sites internet qu’il a créés et animés ; utilisait-il les réseaux sociaux ? Sa mère répond à cette question : « il a mis ses talents à disposition pour créer un site web sur les miracles eucharistiques et une exposition sur le même sujet qui a fait le tour du monde. Mais il n’a pas utilisé ces médias pour bavarder ou s’amuser ».
A la différence de Carlo Acutis, j’appartiens à une génération qui est née et a grandi avant internet et le téléphone portable. De même, je suis dans la situation de quelqu’un qui n’a jamais fumé et n’a donc pas d’effort à faire pour se sevrer d’une addiction qui n’a jamais été la sienne. Si les réseaux deviennent une addiction, et je pense qu’ils sont construits pour cela, ils doivent être traités comme n’importe laquelle de celles-ci, le sevrage puis l’abstinence.
