Homélie de l'Appel décisif
Dans la vie de Jésus, le moment où il est tenté, c’est celui qui suit son baptême. On pourrait penser que la logique voudrait que ceci soit l’inverse. Le baptême est le moment où l’on se place sous la protection de Dieu. Avant le baptême, la vie a pu se dérouler sans la connaissance de l’Évangile… Après le baptême, la vie devrait être plus simple, plus facile, Dieu nous protège.
Or…
Pourtant ceci est logique. C’est lorsque l’on répond à Dieu, qu’on veut le suivre, que le tentateur veut nous en détourner. Satan est jaloux de Dieu ; il veut que ceux qui servent Dieu deviennent ses esclaves, à lui, Satan.
Avec Moïse, les Hébreux sont passés de la servitude en Égypte au service du Seigneur dans la Terre promise. Pourtant, quelques années, plus tard, certains regretteront l’Égypte, sa nourriture, et même ses dieux : ils feront un veau en or pour l’adorer.
Ne pensons pas que la vie de ceux qui deviennent chrétiens serait une vie plus simple, une vie sans combat. Si on le pense, si on sent qu’il n’y a rien à combattre, qu’il suffit de se laisser vivre… C’est tout simplement que nous nous sommes laissé vaincre par le tentateur. Il faut aussi comprendre l’enjeu de la tentation, de toute tentation.
C’est ce qui se passe lors du baptême. Pour Jésus, voici ce que dit l’Evangile de saint Luc : « L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : ‘’Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie.’’ »
La tentation veut toujours détourner de Dieu, pour Jésus, pour nous. La tentation, elle trouble l’image que nous avons de Dieu : il ne serait pas bon, il ne voudrait ni la liberté ni le bonheur. La tentation, elle laisse penser que nous pouvons tout faire par nous-même, sans Dieu, sans les autres.
Vous connaissez cette phrase célèbre de Jean-Paul Sartre, dans Huis-clos : « L’enfer c’est les autres ». On pense que cette phrase voudrait dire que les autres empêchent de vivre. Pour être libre, il faudrait se passer des autres, de Dieu : « ni Dieu, ni maître ! ». Ce n’est pas ceci que veut dire Sartre. Il veut dire que l’enfer existe lorsque les relations sont viciées, sont perverses ; et c’est vrai qu’il existe des relations toxiques, des personnes toxiques.
C’est ceci la tentation : Satan est toxique parce qu’il laisse penser que tout irait mieux sans les autres, que tout irait mieux sans Dieu. Puisque tu es le fils de Dieu, passe-toi de Dieu, agis par toi-même ! C’est tout le contraire. Se passer des autres, se passer de Dieu, c’est se contenter d’une toute petite vie.
Vous choisissez la vie chrétienne, les sacrements, vous demandez à Dieu d’être votre Père. Bien sûr, ce choix est personnel, intime, il est lié à des événements, à des rencontres. Votre choix vient, pour beaucoup d’entre vous, de l’expérience de la présence et de l’aide de Dieu alors que vous viviez de grandes épreuves ; vous avez senti que vous n’étiez pas seuls. Vous me faites part de tout ceci dans chacune de vos lettres. Vous faire un choix, personnel, intime, chacun, chacune, répond en son nom, et dans un instant, chacun, chacune, donnera son nom.
Mais, si le choix est personnel, ce choix vous engage au-delà de vous-même.
Ce matin nous sommes dans cette église. Lors de la nuit de Pâques, beaucoup de monde vous entourera. Et aussi, peut-être surtout, ce choix il engage, d’une manière ou d’une autre, ceux qui vous sont les plus proches : épouse, époux, conjoint, enfants, parents. Choisir Dieu, choisir la foi, devenir un fils ou une fille de Dieu, fait naître des relations nouvelles, et aussi renouvelle les relations qui existent déjà.
Suivre Jésus a des conséquences pour l’ensemble de sa vie. Vous pressentez quelques-unes d’entre elles. D’autres sa manifesteront à vous peu à peu.
Être chrétien, c’est devenir « disciple ». J’insiste, non sur le mot « disciple », mais sur le verbe : « devenir ». C’est un verbe qui sous-entend un processus qui demeure, qui se poursuit. Il peut s’appliquer à bien des choses dans la vie, celles qui sont les plus importantes.
On devient un époux, une épouse, on devient un couple. De même, on devient des parents… Pas simplement dans la conception d’un enfant, son attente, sa naissance, mais pendant au moins 20 ans, et sans doute au-delà. Vous le savez mieux que moi, vous qui avez des enfants d’âges différents. Je dirais, pour moi, je ne suis pas évêque, j’essaye de devenir évêque ; de même que l’on devient prêtre, tout au long de sa vie, et non, de manière immédiate, le jour de son ordination.
Ce verbe « devenir », vous le vivez aujourd’hui, pendant le temps du Carême, après votre baptême. Je pense aussi au-delà de notre mort : nous continuerons à découvrir le visage de Dieu, et nous apprendrons à mieux le suivre.
+ Pascal Wintzer
