Homélie du jour de Noël
Noël, c’est le mystère de l’Incarnation, c’est la venue du Fils éternel de Dieu qui se fait homme, qui assume en toute chose notre humanité, excepté le péché.
« Ce que nous avons contemplé de nos yeux, ce que nous avons vu et que nos mains ont touché, c’est le Verbe, la Parole de la vie » affirme saint Jean sans sa 1ère lettre.
Dieu ne triche pas avec l’humanité, il ne fait pas semblant, il devient totalement homme.
La divinité, l’éternité, la majesté, la gloire, tout ce qui exprime notre Dieu, accepte la plus grande humilité, la choisit même.
Les conditions de la naissance de Jésus manifestent cela : la crèche, la grotte, les bergers ; il ne serait pas juste de voir cela comme de la misère, mais plutôt comme la plus grande des simplicités, une vraie modestie.
Mais, avant même les conditions dans lesquelles elle se réalise, c’est la naissance même d’un petit bébé qui exprime l’humilité, l’abaissement de Dieu, sa kénose, pour le dire de manière plus théologique.
C’est bien un vrai bébé qui naît ; puis il sera un enfant, et comme tout enfant, Jésus devra apprendre ce que c’est que d’être un homme.
Le Fils de Dieu a accepté de se mettre à l’école de l’humanité, il a voulu l’apprendre de Marie et de Joseph, ainsi que des autres adultes qui ont fait son éducation.
Il s’est confié à une famille humaine.
Pourtant, parce qu’il est le Fils de Dieu, on pourrait penser qu’il est tout, qu’il sait tout, qu’il n’a besoin de rien ni de personne.
Or, c’est faux ; le Fils de Dieu devient vraiment homme, ou plutôt, il va apprendre ce que c’est que de devenir un homme.
Le Fils éternel de Dieu a aimé les hommes jusqu’à abandonner la gloire de sa divinité, pour apprendre le métier d’homme.
Lui, le créateur, a voulu, par amour, apprendre de ceux-là même qu’il avait créés, ce que c’est que la vie de ce monde.
S’il en est ainsi pour lui, à combien plus forte raison pour nous.
Notre humanité n’est pas achevée lorsque nous naissons ; nous ne somme pas encore des hommes et des femmes, nous avons à le devenir.
Et comment le faire, sinon grâce aux autres, par les autres ; avant tout par nos familles.
C’est parce que je suis reconnu comme un homme, comme une femme, que je deviens tel.
C’est parce que quelqu’un pose sur moi un regard d’estime, d’encouragement ; c’est parce que quelqu’un prononce mon nom, que j’accède à ma dignité, à ma vie.
Vous savez comment on peut détruire quelqu’un lorsqu’on l’identifie à tel acte, bon ou mauvais ; lorsque, dans l’enfance, il n’y a eu aucune parole, aucun geste, d’amour, ou simplement de tendresse.
Pour Dieu, devenir petit enfant, c’est bien le signe de la plus grande des humilités, du plus grand amour.
Or, notre époque, notre culture, a sans doute de la peine à percevoir cela.
Aujourd’hui, l’enfance, plutôt que d’être l’âge des apprentissages, plutôt que d’être l’âge qui fait passer des borborygmes infantiles à la parole articulée ; plutôt que d’être ce passage du bébé au visage fripé à l’adulte aux traits bien dessinés ; l’enfance est l’âge où l’on perd quelque chose, plutôt que cet âge où l’on va gagner plus d’existence, plus de vie.
Aujourd’hui, l’enfance est davantage perçue et présentée comme l’âge idéal.
Grandir, devenir adulte, s’est perdre cette richesse première.
Et que dire de la vieillesse, elle est de plus en plus perçue comme une maladie ; et comme c’est une maladie dont on ne guérit pas, pourquoi ne pas hâter son traitement complet et définitif ?
J’ai aussi remarqué cette chose, anodine, mais significative : dans un groupe, si on dit « bienvenue aux jeunes », on se fait applaudir ; mais si on se risque à dire « bienvenue aux vieux », on se fait siffler.
Faites le test !
Alors que normalement ce sont les enfants qui ont à apprendre des adultes, aujourd’hui ce sont plutôt les adultes qui sont présentés comme devant se mettre à l’école de leurs propres enfants.
« La vérité sort de la bouche des enfants », dit le proverbe ; un proverbe qui n’est en aucun cas plus vrai que ne le serait son contraire.
Vous savez comment on parle des « générations futures » : elles doivent interroger nos comportements, et le plus souvent les remettre en cause.
Or, il y a une manière d’utiliser cet argument qui ne sert qu’à mettre en accusation la génération des parents et celle des grands-parents.
« Regardez quelle planète vous laissez à vos enfants ! Pollution, armement, violence, disparition d’espèces animales, etc. »
La génération de l’an 2000 met ainsi en accusation la génération de ses parents ; et les générations futures nous mettent à leur tour en accusation : quelle planète somme-nous en train de léguer à nos propres enfants ?
De telles questions ne sont pas fausses bien sûr, elles contribuent cependant, à nous conforter dans l’idée que nous serions incapables d’agir pour notre bien et celui de notre planète.
Les adultes sont tous coupables, ou au moins incapables, de transmettre quoi que ce soit ; ils ont donc à apprendre la vie de leurs propres enfants.
Pourtant, s’il y a un enfant qui a le droit de mettre en accusation les hommes, c’est bien l’enfant de Bethléem.
Mais lorsqu’il naît, il ne vient pas avec un doigt accusateur.
Il ne vient pas mettre en accusation les générations d’humains qui, depuis Adam et son péché, ont préféré leur propre sort à celui de leurs frères, oubliant le Dieu qui les a créés.
Non, la naissance du Fils de Dieu, la naissance du Saint parmi les pécheurs, ne transmet pas une parole de culpabilité ou d’accusation.
Ses gestes ne sont un doigt qui accuse, mais c’est une main qui bénit.
Noël, c’est vraiment une Bonne Nouvelle, c’est une parole d’amour et de salut.
L’enfant Jésus n’est pas l’enfant qui vient admonester les adultes ; il choisit au contraire d’apprendre d’eux ce qu’est l’humanité.
Pour être vraiment leur frère, le Fils de Dieu se fait d’abord leur enfant.
Il y a 2000 ans comme aujourd’hui, le monde et les enfants, ont besoin d’adultes, certes respectueux, certes à l’écoute, mais d’adultes qui soient authentiquement des adultes et qui assument leur responsabilité d’éducateurs, leur responsabilité de « passeurs d’humanité ».
La famille n’est pas un handicap à la liberté, elle est le chemin de la liberté.
L’enfant de Noël a voulu recevoir des adultes le chemin de cette humanité qui sera le chemin du salut pour tous.
Il nous appelle alors à ne pas déserter notre mission.
Il nous conforte dans nos capacités à répondre à ce que nous sommes et à donner du bon et du beau au monde, spécialement à nos enfants.
