Homélie du Vendredi Saint
Depuis le début de la Semaine sainte, la première lecture de nos liturgies nous fait entendre le prophète Isaïe, ce que l’on appelle les « chants du serviteur souffrant ».
Nous les lisons comme annonçant la passion du Seigneur ; il est toujours étonnant de voir combien ce que dit le prophète trouve son accomplissement dans ce que Jésus a eu à subir dans son procès et sur la croix.
Ceci fait partie des éléments qui conduisent à souligner l’unité de la Révélation.
C’est le même Dieu qui se révèle et qui parle au peuple d’Israël dans l’Ancien Testament, et dans la vie et les paroles de Jésus Christ.
Oui, la Bible est une, d’aucune manière nous ne pouvons séparer voire distinguer Ancien et Nouveau Testament.
Et lorsque nous employons le qualificatif « ancien », ceci ne veut surtout pas dire dépassé, caduc ; « ancien », cela veut dire vénérable.
Ceci est peut-être bon à souligner à l’heure où des projets de loi sur la fin de vie peuvent conduire des personnes, âgées, des « anciens », à penser qu’elles n’auraient plus de place ni de valeur.
Si je souligne l’unité de la Bible, conséquence de l’unicité de Dieu – Dieu est un, sa Parole est une – il faut cependant travailler à interpréter les textes, aussi travailler à comprendre l’histoire et des textes et de leur interprétation.
Nous sommes des hommes du XXIe siècle, bien entendu, mais nous sommes aussi des fils du XIXe siècle.
Tout en respectant ce siècle, il faut avoir conscience qu’il a induit des formes de lecture du passé, dont des formes de lecture de la Bible qui peuvent faire obstacle à entrer dans sa signification la plus juste.
Je dirais cela de deux mots : le XIXe siècle fait de nous des romantiques et des scientistes.
Je veux dire par là que nous avons une approche des textes anciens qui nous conduit à rechercher le vrai et le faux, au sens scientifique, historiciste de ces mots.
Or, la vérité de la Bible n’est pas d’abord la vérité de faits tous vérifiables et prouvables ; la vérité de la Bible elle réside dans le sens que l’Esprit-Saint donne aux événements. En quoi ceux-ci révèlent-ils le mystère de Dieu et le mystère du cœur humain ?
Au XVIIe siècle, c’est ce que Blaise Pascal pouvait exprimer dans cette parole célèbre de son Mémorial :
« Feu.
Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob,
non des philosophes et des savants.
Certitude, certitude, sentiment, joie, paix.
Dieu de Jésus‑Christ. »
La Bible est là pour nourrir notre foi, elle ne se présente pas comme une enquête historique ou journalistique.
Quant au romantisme, il nous fait voir en tout fait, en tout événement, quelque chose d’essentiellement individuel.
Lorsqu’Isaïe parle du serviteur souffrant, c’est du peuple dont il parle.
C’est tout Israël qui est ce serviteur qui connaît la souffrance de la déportation à Babylone et l’exil.
C’est aussi un grand enseignement des prophètes : même le destin spécifique du peuple d’Israël est signe et moyen de salut pour tous les peuples de l’univers.
La troisième partie du livre d’Isaïe appellera Israël à ne pas séparer son destin de celui de l’ensemble de l’humanité.
Pour le dire avec les mots d’aujourd’hui, Israël ne peut espérer un bien pour lui alors que le reste du monde serait malade ; il a dû apprendre à élargir l’espace de sa tente.
Combien cela est avéré en notre XXIe siècle. Je pense que personne, que ce soit une personne, une famille, un pays, ne pense plus qu’il pourrait s’en sortir alors que ses voisins ou les autres peuples seraient dans le désordre.
On se sauve ensemble ou bien on ne se sauve pas.
La fin de la première lecture exprime cela : « Il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs. »
Ainsi, nous sommes conduits à comprendre la Passion du Seigneur comme celle de Jésus de Nazareth, notre Sauveur, le Fils de Dieu, mais aussi comme exprimant toutes les passions, souffrances, injustices, que subissent tant d’humains depuis que le monde est monde.
« Voici l’Homme » déclare Pilate lorsque Jésus est exhibé à la foule. Voici cet homme-là, Jésus, et voici l’être humain, homme, femme, enfant, condamné, torturé, humilié ; et ceux-là ils sont des milliers, aujourd’hui, en ce vendredi 3 avril 2026.
Ce sont aussi eux que Jésus porte sur la croix.
Ce sont eux pour lesquels il prie son Père et lui remet sa vie.
Le scandale que nous éprouvons au récit tant d’Isaïe que de la Passion selon saint Jean doit conduire à éprouver un même sentiment de scandale pour les souffrances et les injustices de 2026.
Au risque, sinon, de verser dans le romantisme pieux, et non dans la compassion qui transperce le cœur du Seigneur.
Tout comme Jésus demandait à boire à la Samaritaine il y a quelques dimanches, ce soir aussi Jésus nous dit : « J’ai soif ».
Il a soif de cœurs sensibles, de vies qui se laissent toucher, surtout transformer.
Jésus a soif de notre foi et de notre amour, de notre révolte aussi, de notre engagement.
De grâce, vivons de telle sorte que Jésus ne soit pas mort pour rien.
