Homélie de l’ordination diaconale en vue du presbytérat de François-Xavier Boulard — Diocèse de Sens & Auxerre

Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Homélie de l’ordination diaconale en vue du presbytérat de François-Xavier Boulard

Mgr Pascal Wintzer - 28 juin 2026 à Auxerre

N’allez pas répéter ce que je vais dire… je pourrais avoir des ennuis !
Les rituels c’est bien, mais l’Evangile c’est mieux.
Plus sérieusement, les rituels, la liturgie sont des pédagogues de l’Evangile, ils expriment les appels que le Seigneur nous adresse, et ceci est ô combien vérifié pour votre ordination François-Xavier.
La question que pose, par trois fois, le Seigneur à Pierre est celle qui compte vraiment : « M’aimes-tu ? »

En effet, pour quelle raison se présenter pour recevoir un ministère ? La réponse est simple, elle est celle du baptême : c’est la foi ; pour la dire autrement, c’est la personne du Seigneur.
C’est cela qui permet d’engager une vie : l’amour pour quelqu’un. Pour un diacre qui s’engage au célibat, c’est son amour pour le Seigneur.
« A qui irions-nous Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle ? » affirme l’apôtre Pierre.

Certes, d’autres raisons entrent en ligne de compte : le style de vie, le célibat, l’engagement, la militance…
Mais, toutes ces raisons ne sont que secondes : d’abord on choisit et d’aimer et de suivre le Seigneur.
Cependant, il faut se garder de négliger les causes secondes, si tant est qu’elles sont situées à leur juste place… la seconde.
Sans elles, sans ces causes secondes, on fait fi des lois de l’incarnation, des lois de notre condition humaine.
Et pourtant, on entend parfois ces réflexions : si on a la foi, il faut tout attendre Dieu.
Certes… mais jusqu’à entendre parfois affirmer : il faut compter sur Dieu pour nous guérir… A quoi bon des vaccins ?
J’ai même entendu cette affirmation : « Moi, quand je conduis, je laisse le volant à l’Esprit-Saint ! » Vous imaginez bien qu’un tel conducteur ne m’a jamais eu comme passager.
Est-ce que je manque de foi ?
N’oublions pas que la création nous a été confiée.

Ainsi, devenir diacre, marcher vers le ministère de prêtre, ne se fait pas sans prendre en compte l’humanité de chacun.
C’est le sens de la question que je posais tout à l’heure : « A-t-il les aptitudes requises ? »
Ceci pourrait nous étonner ; d’autres questions pourraient sembler plus opportunes : Croit-il ? A-t-il bien la foi catholique ?Manifeste-t-il de la charité ?
Tout cela compte bien entendu, mais le rituel mentionne les aptitudes.

Pour être ordonné, diacre, prêtre, évêque aussi me semble-t-il, il faut être assis dans son humanité.
Il faut être de cette pierre, à peu près stable, sur laquelle on pourra bâtir.
Ceci étant, alors, alors seulement, il y aura le dialogue que nous nouerons dans quelques instants et qui parle de prière, de charité, de simplicité de cœur.
Affirmer que ce qui est premier c’est la foi, que c’est la suite du Seigneur, éclaire la réponse que nous tous nous devons donner à une autre question : Qu’attend-on, qu’attendez-vous d’un prêtre ? Qu’attendez-vous d’un diacre en chemin vers le sacerdoce ?
On répond parfois : qu’il fasse des choses ?
Oui… mais, avant tout, on attend qu’il soit un disciple, qu’il écoute, qu’il suive et qu’il aime le Maître.
Si être ministre de l’Eglise, c’est « faire des choses », il y a des circonstances de la vie où on ne pourra plus en faire beaucoup, en raison de l’âge avant tout.
Cesse-t-on alors d’être diacre, d’être prêtre ?
La réponse est dans la question.

Mais, écouter, aimer… cesse-t-on jamais de le vivre ?
Certains aujourd’hui répondent par l’affirmative et en concluent : à quoi bon vivre !
La vie devient un poids pour soi, pour les autres, pour la société, alors, autant y mettre fin.
Vous savez que cela anime les débats à l’Assemblée nationale ces jours-ci.

Mais, dire la priorité de l’écoute, de l’amour, sur le faire, c’est se doter de quelques garanties pour que Dieu demeure le premier servi.
Certes, on peut se rassurer en pensant que l’on fait les choses de Dieu, que l’on fait des choses pour Dieu, et c’est bel et bon.
Mais, le risque, souvent insensible dans la manière dont il s’instille, c’est que le faire demeure, alors que Dieu aura peu à peu disparu, faute de le rencontrer, de l’écouter, de lui parler.
La logique de l’Evangile est et sera toujours déroutante.
La foi renverse les montagnes ; on vient d’entendre qu’elle bouscule les hiérarchies, les ordonnancements naturels : « les derniers seront premiers, les premiers seront derniers ».
Il ne s’agit pas de cultiver quelque rancœur, encore moins du ressentiment vis-à-vis de quiconque ; c’est tout le contraire.
Mais, ceux que nous fêtons aujourd’hui et demain, Pierre et Paul, ont découvert, par leur rencontre avec le Seigneur, que le Maître s’est fait le serviteur.

Le renversement des priorités, au nom de l’Evangile, prend des couleurs nouvelles, parfois inédites, en fonction des temps et des lieux.
Il y a quelques semaines, c’est l’interrogation que nous a adressé le pape Léon XIV au sujet de l’IA et des technologies.
Que cherchons-nous ? L’efficacité, ou le service de l’humanité ?

C’est vrai, je suis un homme de ma génération, qui a longtemps vécu sans ordinateur, téléphone portable et sans IA.
M’en porté-je plus mal ?
Je n’entends pas imposer ma manière de vivre à des personnes qui sont plus jeunes que moi… n’est-ce pas François-Xavier !
Cependant… rapidité et efficacité ne peuvent être des critères absolus, ne peuvent rendre légitimes et bienfaisantes toutes les technologies.
Il y a dans le choix du célibat – et je parle du choix du célibat : si l’Eglise vous appelle à être diacre, le choix du célibat est personnel, il est votre engagement – donc, le choix du célibat est une manière d’assumer un renoncement, à la vie conjugale, à la parentalité, et ceci est vraiment de l’ordre d’un renoncement.
Le célibat inscrit, dès ce jour, le signe du renoncement comme faisant corps avec le ministère de diacre, et de prêtre.
Il ne s’agit pas de renoncer pour renoncer, mais de renoncer pour un bien plus grand.
Cela n’est pas réservé aux célibataires par choix ; toute vie humaine sait qu’elle ne peut être tout et qu’elle doit choisir, donc renoncer.
Tout ce qu’offrent les techniques et les technologies, tout ce dont nous sommes capables, n’est pas de soi juste et adapté.
Dans ce cas, on ne renonce pas pour amputer son humanité, mais pour mieux la respecter.

Ce à quoi nul ne peut se dérober, ce dont nul ne peut se priver, c’est de son humanité.
On sait qu’elle est imparfaite, limitée, parfois blessée, malade.
Mais c’est dans notre humanité la plus ordinaire que nous vivons une expérience de Dieu ; c’est à partir de ces expériences que nous cheminons pour accueillir Dieu tel qu’il se révèle et tel qu’il se donne.
Gardons-nous d’opposer service de Dieu et service de l’homme. Laissant penser que nous serions plus chrétiens en devenant moins humains.

Enfin, recevons de la fête liturgique de ce jour.
La liturgie a choisi de nous faire célébrer ensemble les apôtres Pierre et Paul.
Ceci exprime un choix du Seigneur lui-même : lorsqu’il envoie des disciples, il les envoie deux par deux.
Et parmi les Douze, il y a des frères : Pierre et André, Jacques et Jean.
Plus fondamentalement encore, ce chiffre, deux, est celui de l’humanité : « Dieu créa l’homme à son image ; homme et femme il les créa ».
Ainsi, tout ministère, celui de diacre, celui de prêtre, ne se vit jamais seul ; nul ne peut penser à lui seul exprimer le ministère du Christ lui-même.
Même s’il n’y a pas de vie commune, nous ne sommes pas des religieux, gardons-nous de la mauvaise solitude.

Et puis, il y a quelques jours, nous célébrions la Nativité de saint Jean-Baptiste ; de ceci aussi il faut recevoir.
Rien ne naît sans avoir été précédé. Le 24 juin précède le 25 décembre. Même la naissance de Jésus a été précédée d’une autre naissance, et plus largement de l’histoire du peuple d’Israël.
A combien plus forte raison pour nous : chacun doit se dire que l’Eglise ne commence pas avec lui, l’humanité même ne commence pas avec lui.
C’est une chance, et non un poids, de s’inscrire dans une histoire qui nous précède, d’entrer dans une famille qui nous préexiste.
François-Xavier, soyez heureux d’entrer, par cette ordination, dans la famille de l’Eglise de Sens-Auxerre, c’est le sens de votre incardination.
Cette famille, votre famille, se réjouit de vous accueillir.

Mots-clés associés : ,
Mots-clés associés : ,