Homélie de la Sainte-Marie-Madeleine — Diocèse de Sens & Auxerre

Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Homélie de la Sainte-Marie-Madeleine

22 juillet 2025 - Sainte-Marie-Madeleine

 

J’aime à lire le 4ème Evangile comme un contre-point, un écho au livre de la Genèse.
Ceci n’est pas artificiel mais manifeste l’unité de l’Ecriture, l’unité de la Bible ; « l’un et l’autre Testament » écrivait Paul Beauchamp.
Avant tout, l’unité de la Bible manifeste la fidélité de Dieu. Le créateur est le sauveur ; Dieu ne se renie pas, il est le Dieu de la promesse qui agit pour que cette promesse demeure et se renouvelle malgré les fautes et les refus des humains.

Ce lien avec la Genèse est bien entendu naturel pour le 1er chapitre de l’Evangile selon saint Jean.
Je le perçois aussi à d’autres endroits, ainsi pour les chapitres 20 et 21, les événements qui suivent la résurrection du Seigneur.
Ici, dans la basilique, à l’entrée de la galerie qui mène à la salle capitulaire, il y a une reproduction d’une œuvre de Fra Angelico, et cette image mentionne une des phrases de la prose que l’on chante le dimanche de Pâques et pendant toute l’octave pascale, le Victimae pascali laudes.
Un des couplets nous fait dire : Dic nobis Maria quid vidisti in via.
Nous demandons à Marie-Madeleine, une femme, de nous transmettre son témoignage.
En adressant à Marie cette demande, nous sommes de fidèles auditeurs de l’Evangile, nous sommes disciples du Seigneur ; nous recevons ceux, ici "celle", à qui il confie une mission.
Cette mission confiée à une femme, Marie-Madeleine, pour des disciples, elle l’est spécialement, pour des hommes, les apôtres, c’est d’abord à eux de se mettre à l’écoute de celle que l’on désigne désormais comme « l’apôtre des apôtres ».

C’est là un des nombreux signes qui nous montrent que dans la résurrection du Christ, Dieu renouvelle toute chose.
Alors que le péché originel conduisait à perdre toute confiance en la parole des femmes, puisque Eve est la messagère du serpent, la résurrection doit nous conduire à retrouver cette confiance.

Marie-Madeleine est ici plus qu’elle-même, même si elle est avant tout cette femme unique, singulière, dont parle les Ecritures.
Mais, ici, elle est "la" femme, et c’est ainsi qu’elle est appelée, et par les anges, et par le Seigneur lui-même : 
« Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? »
On pourrait ici la rapprocher d’une autre Marie, la mère du Seigneur, qui elle aussi est appelée "femme".
On dit de Marie qu’elle est la nouvelle Eve.
Mais je crois qu’ici, Marie-Madeleine l’est tout autant : celle qui a beaucoup péché a bien plus besoin du salut et de la miséricorde que celle qui est sans péché.

La résurrection renouvelle et relève, elle change nos rapports les uns avec les autres, et aussi nos regards les uns sur les autres.
Mais il peut toujours exister aujourd’hui, parmi les disciples, une certaine défiance par rapport aux femmes. 
Parmi les disciples… et pourquoi pas le dire, parmi les hommes de l’Eglise !
Ceci peut également nourrir des pensées essentialistes qui dénient à certains, plutôt à certaines, des missions et des responsabilités, y compris pour des petites filles.
On peinera à trouver quelque justification à cela dans l’Ecriture, voire dans des textes de l’Eglise, mais j’y perçois la permanence d’une pensée archaïque qui ose parler de pureté ou d’impureté rituelle, et ceci lié au sexe, au genre.
« Tous les hommes sont pécheurs » rappelle l’apôtre Paul ; mais tous sont appelés au salut ; et je ne sais pas que le salut serait incomplet pour celui-ci ou, plutôt, pour celle-là.
C’est vrai que le péché a abondé ; mais, dans le mystère pascal, c’est la grâce qui a surabondé !
Dieu fait toutes choses nouvelles, et il faut que ce renouvellement imprime nos vies, nos rapports les uns avec les autres.

Pour saint Jean, le jardin du sépulcre rappelle un autre jardin, celui de la Genèse. Nous nous retrouvons au matin de Pâques comme au soir de la création. 
La femme est en pleurs : ce sont les pleurs d’Eve qui mouillent encore les joues de Marie-Madeleine.
Le jardin de ce qui fut le paradis terrestre, n’est plus le lieu de paix et d’harmonie voulu par le Créateur, il est désormais un lieu de peine et de souffrance.
L’homme n’est plus dans un rapport immédiat et familier avec son Dieu.
Il n’entend plus le bruit de ses pas, lorsqu’il se promène dans le jardin, à la brise du jour.
Or, voici qu’au matin de Pâques, quelqu’un se promène dans le jardin, et adresse à Marie une parole.
Cette parole, c’est la première parole depuis que toute parole s’est tue après qu’Eve et Adam aient préféré le sifflement de la ruse à La Parole de la vérité.
Mais Marie n’est pas capable de reconnaître cette parole.
Le jardin est encore pour elle un lieu interdit, un lieu fermé.

Qui donc peut être dans ce jardin ?
Ce ne peut être que le "gardien", c’est-à-dire ces "gardiens" dont parle la Genèse, les gardiens que le Seigneur a placés à la porte du jardin pour en interdire l’entrée.
« Dieu posta à l’Orient du jardin d’Eden les chérubins et la flamme du glaive tournoyant, pour garder le chemin de l'arbre de vie. »
Certes, au matin de Pâques, il y a encore des gardiens, ce sont les anges vêtus de blanc.
Mais ils ne gardent plus le lieu de la vie, le jardin ; ils gardent le tombeau, le lieu de la mort.
C’est ce lieu-là qui est désormais fermé à tout jamais.
L’espérance est désormais possible pour tous ; nul ne peut être considéré comme inapte à accueillir l’amour de Dieu et témoigner de la vie offerte, de la vie donnée.

Quant à Jésus, il n’est pas le gardien.
Il n’est pas non plus le jardinier.
Le jardinier, c’est l’homme, l’homme à qui Dieu a confié la terre pour qu’il la travaille.
Jésus, c’est le maître, il se fait reconnaître comme tel, et Marie l’appelle ainsi : "Rabbouni".
Jésus est l’arbre de vie dont l’accès demeurait jusqu’ici interdit.
Le jardin interdit est désormais rouvert ; la parole de la femme ne transmet plus la mort mais conduit à la vie ; la proximité avec Dieu est de nouveau possible, à la femme, comme à l’homme.

A chacun d’entre nous, comme à Marie, le Seigneur dit : "ne me retiens pas", "ne me touche pas", "ne porte pas la main sur moi".
Il nous envoie annoncer, avec Marie, que le jardin est désormais rouvert, et qu’il l’est à tous.
Ce jardin, c’est la Galilée, c’est là que le Seigneur se donne à voir. La Galilée, autrement dit le "carrefour des nations", le monde tout entier.
Le Ressuscité nous fait témoins d’espérance : Marie-Madeleine, la pécheresse, Pierre, celui qui a renié, Paul, le persécuteur, tous se voient ouvertes les portes du jardin.
Le regard que nous portons les uns sur les autres est-il transformé par ce regard nouveau que porte le Seigneur ?

Le jardin, c’est la Galilée, mais le jardin, c’est ici, nous y sommes, le jardin c’est cette basilique.
Elle est ce lieu de pierre qui accueille toute la création, la forêt des piliers, le foisonnement de la création sur les chapiteaux.
Ce jardin, il nous est ouvert : le Christ, les bras grands ouverts, nous y accueille.
Alors qu’une femme ferma la porte du premier jardin, ici c’est une femme, Marie-Madeleine qui nous ouvre le jardin, qui même, est ce jardin.
Ce qui a changé, c’est l’humanité, qui ferme puis qui ouvre.
Dieu est demeuré le même : comme au premier jour du monde, en ce jour, il a toujours les bras ouverts.

Le jardin où nous sommes accueillis n’est pas hors du monde ; il est au milieu du monde, comme la basilique est au cœur du village.
Et dans ce jardin, nul n’est exclu.
Toute la création s’y trouve… jusqu’aux démons.
Marie-Madeleine fut délivrée de 7 démons ; sur les chapiteaux, il y a bien plus que 7 démons.
Oui, ce jardin n’est pas encore le Royaume, nous sommes encore au cœur du monde, dans ce lieu où ni le danger, ni les tentations ne sont exclus.
Et pourtant, si les démons sont dans la basilique, et non pas à l’extérieur, j’aime y voir une affirmation de la puissance de Dieu, y entendre une espérance pour tous, aussi pour les démons.
Ne pourraient-ils pas, eux aussi, être attirés par la lumière et, enfin, accueillir le Dieu du salut ?
Il est permis d’espérer, d’espérer pour tous.

Mots-clés associés : ,
Mots-clés associés : ,