Homélie du Jeudi Saint
Depuis plus de deux mille ans, les chrétiens sont fidèles aux demandes du Seigneur : nous célébrons l’eucharistie, « faites cela en mémoire de moi », et nous nous lavons les pieds les uns des autres, « c’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ».
Il en est de même pour le peuple d’Israël au sujet de la célébration de la Pâque : « Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »
Avec la réponse exprimée par le psaume : « Je tiendrai mes promesses au Seigneur, oui, devant tout son peuple. »
Vous l’entendez, dans chacune des lectures bibliques de la messe de ce Jeudi Saint, se trouve l’appel à conserver la mémoire, mais surtout à agir en fonction de cette mémoire.
Ici, ce dont il s’agit de garder la mémoire, ce sont des actes accomplis par Dieu, tout comme par le Seigneur Jésus, en faveur de son peuple, en notre faveur.
Et j’ajoute que, pour la pensée biblique, la mémoire ne se réfère pas d’abord et uniquement au passé, elle exprime un présent.
En effet, au cœur de notre foi, nous croyons, nous savons que Dieu est fidèle ; ce qu’il a accompli hier, il l’accomplit aujourd’hui.
Ainsi pour son acte de création, que nous contemplerons lors de la vigile pascale. Dieu n’a pas créé le monde hier, pour ensuite s’en désintéresser.
Non, aujourd’hui, Dieu crée ; aujourd’hui, Dieu fait que le monde existe, comme chacune de nos vies.
Dieu n’est pas versatile : ce qu’il a fait hier, il le fait aujourd’hui.
De même pour l’offrande du Seigneur ; c’est pour cela que nous disons que l’eucharistie est un mémorial : Jésus est mort sur la croix une seule fois, une fois pour toutes, mais à chaque fois que nous communions à son corps transpercé et à son sang répandu, nous sommes rendus contemporains de la Cène et du Calvaire, et nous en accueillons les fruits de salut et de vie.
La mémoire, juive et chrétienne, n’est pas une nostalgie, elle est accueil dans notre présent, dans notre vie, de l’action actuelle de Dieu en notre faveur.
Et on entend alors le Seigneur nous dire : « fais de même », tout spécialement au sujet du service fraternel que manifeste le lavement des pieds.
Ce geste, tout comme aussi le mot qui définit qui nous sommes, des « disciples », souligne que la foi passe par nos pieds ; au sens très matériel, nous le vivons ce soir, mais aussi en ce qu’ils signifient : ils sont ce qui nous permet de nous déplacer, de bouger.
Une nouvelle fois, comme je le soulignais dimanche, nous réentendons l’appel du premier jour du carême, celui des cendres : « Convertissez-vous et croyez à l’Evangile ».
Comment se convertir, comment bouger, s’il n’y a aucun mouvement, aucun changement en nous, et c’est par nos pieds que nous bougeons.
Ce soir encore, ce à propos de quoi nous devons nous convertir, ce sont nos images de Dieu.
La puissance, la domination, sont tout l’opposé de ce que Jésus montre de lui-même :
« Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis.
Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. »
La mémoire que nous devons cultiver, et nous le faisons par des gestes, par des actes, par notre corps – une mémoire qui ne s’exprimerait pas par le corps serait bien fuyante, bien fragile – c’est la mémoire des bienfaits de Dieu pour nous, des signes de sa bienveillance dans l’histoire de l’humanité.
Certes, on n’est pas totalement le maître de ce dont on garde mémoire, et de ce que l’on oublie.
D’une part, il n’est pas interdit de demander à Dieu de nous aider à nous libérer de certains souvenirs douloureux.
Ici, j’entends toutes ces petites blessures narcissiques qui peuvent entretenir des rancunes inutiles et tenaces vis-à-vis de telle ou telle personne que l’on ne sait plus voir qu’à travers telle souffrance qui nous a été infligée.
Ce n’est pas la même chose quand il s’agit du mal que nous avons pu commettre.
Même si nous avons rétabli la justice – ce qui est un impératif ; même si, ensuite, nous avons demandé pardon à la personne offensée, et aussi demandé pardon au Seigneur dans le sacrement de la réconciliation, la mémoire des fautes nous rappelle nos lieux de faiblesse, nos capacités à ne pas toujours agir pour le bien.
Ceci nous aide à ne pas être présomptueux, comme à nous tenir éloignés de situations où nous pourrions retomber dans les mêmes travers ou fautes.
Ceci doit être au plan personnel, mais aussi au sujet de l’histoire communautaire.
Celle de l’humanité, qui n’oublie pas la Shoah, les génocides, les guerres… ce dont nous avons été capables hier, nous pouvons l’être à nouveau aujourd’hui.
Et c’est aussi l’Eglise qui ne doit pas oublier les pages sombres de son histoire, non pour sombrer dans l’auto-flagellation, mais demeurer vigilante vis-à-vis d’elle-même et de risques possibles.
Rappelez-vous, c’est ce que le pape Jean-Paul II fit vivre à l’Eglise lors du jubilé de l’an 2000.
Si je puis dire, la mémoire est un organe vivant qui, à la fois, dépend de nous, et à la fois nous échappe, et c’est heureux.
Ce soir, la liturgie, par nos gestes et nos paroles, entretient cette mémoire. D’abord celle des bienfaits de Dieu, mais aussi celle de nos chutes et couardises.
L’Evangile parle de la trahison de Judas et des difficultés de Pierre à être disciple : il a tant de mal à se laisser faire, ici, à laisser Jésus lui laver les pieds.
Notre technique nous habitue à déléguer la mémoire à des machines, mémoire vive, mémoire tampon, mémoire cachée… tous les outils de nos ordinateurs.
Et j’ajoute l’IA, l’intelligence artificielle.
Je suis étonné de voir combien nous sommes prompts à abandonner nos choix à des machines.
L’impératif de l’efficacité, qui semble ô combien nous dominer, nous rend aveugles et nous fait perdre tout jugement critique.
Je préfère un être humain qui se trompe, qui hésite, qui n’est pas toujours ajusté, à une machine qui serait sensée être plus efficace que nous.
Dès lors, elle n’est pas si condamnable l’attitude de Pierre : il a le courage de dire, souvent, à Jésus, qu’il ne comprend pas.
C’est d’un grand secours pour nous : Pierre nous aide à ne pas craindre nos questions, nos doutes mêmes, et à les exposer au Seigneur, voire les uns aux autres ; si nous ne le faisions pas, si Pierre n’avait pas parlé, Jésus lui aurait-il, nous aurait-il, donné cette réponse : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. »
Ce soir, notre mémoire, la mémoire vive de notre foi, passe par notre corps, par nos pieds… c’est bien mieux que par des microprocesseurs ou des algorithmes !
