Homélie pour la saint François d'Assise
J’ai eu la chance de me rendre plusieurs fois à Assise, presque chaque année entre 18 et 35 ans.
A Rouen, il y avait, après Pâques, un pèlerinage pour les étudiants et les lycéens, à Rome et à Assise. Chaque année, entre 200 et 250 pèlerins.
Je connais et j’aime Assise, la ville de saint François et de sainte Claire, cette ville si belle, les fresques exceptionnelles des églises, surtout celles de la basilique Saint-François.
Cependant, je ne parlerai pas de Cimabue ou de Giotto, mais d’une fresque plus modeste, peut-être anonyme, qui se trouve dans le cloître du couvent qui jouxte la basilique.
Sur cette œuvre on voit Jésus qui marche en portant sa croix, et il est suivi par saint François qui, lui aussi, marche en portant une croix sur ses épaules.
Bien sûr, ceci exprime la dernière parole de l’Evangile que l’on vient d’entendre : « Mon joug est facile à porter, et mon fardeau léger. »
Et puis, c’est ce qu’a vécu saint François dans sa chair, avec les stigmates.
Au-delà de saint François, telle est la vie du disciple : mettre ses pas dans ceux du Seigneur.
« Devenez mes disciples » dit encore l’Evangile, « car je suis doux et humble de cœur ». J’y entends ces mots : « Pax et bonum », le souhait des franciscains ; souhaiter, surtout s’engager pour la paix et le bien pour les autres et pour le monde.
De saint François, on peut dire qu’il est celui qui a le plus parfaitement suivi, et même imité le Seigneur.
J’évoquais cette fresque, les stigmates, mais tout dans sa vie est à l’image d’un Seigneur doux et humble.
Refusant les honneurs, les richesses, aussi d’être un prêtre ; il a accepté d’être diacre, sans doute parce que cela était nécessaire pour exercer une juridiction sur la communauté des Frères qui s’étaient mis à suivre ses pas.
Et toutes les manières par lesquelles on le désigne soulignent cela, doux et humble : le poverello, et « frères mineurs », qui désignera les franciscains.
Bien des événements de sa vie soulignent qu’il a pris l’Evangile à la lettre. Les lectures bibliques de sa fête donnent écho à cela.
Ben Sirac rapporte que « le grand prêtre Simon répara la Maison de Dieu et consolida le sanctuaire ».
Quand François entend la Seigneur, à Saint Damien, l’appeler à réparer son Eglise, François relève très matériellement les murs de cette église.
Bien entendu, son œuvre fut de restaurer l’Eglise avec un grand « E ».
Une statue exprime cela à Rome.
C’est devant la basilique Saint Jean de Latran, François qui a les bras levés et, lorsqu’on se place derrière la statue, la perspective le fait voir comme soutenant la cathédrale du pape.
Cela reprend la fresque de Giotto qui représente la songe du pape Innocent III.
Peut-être faut-il, pour nous, entendre un appel à lier le souci de l’Eglise au souci des églises, un lien entre le matériel et le spirituel.
Saint François était aussi prophète, par bien des aspects de sa vie.
Pour montrer qu’il épouse Dame pauvreté, qu’il confie sa vie à l’Eglise, il retire, devant son père, tous ses vêtements, et c’est l’évêque d’Assise qui, alors, couvre son corps.
Là encore, le geste concret exprime l’offrande spirituelle.
A contrario, nous pouvons entendre cette mise en garde de l’Evangile : « ils disent et ne font pas ».
Toute la vie de François est parsemée de ces gestes prophétiques.
N’est-ce pas par eux que François répare l’Eglise du Seigneur ? Et qu’il nous appelle à faire de même ?
Ainsi que le diront les Réformateurs quelques siècles plus tard, et c’est une parole que reprendra le concile Vatican II : « Ecclesia semper reformanda » : « l’Eglise est toujours en état de réforme ».
Nous confessons que l’Eglise est sainte, non pas sainte de nature, mais sainte à la mesure où elle se laisse réformer sans cesse par l’Esprit Saint.
A quelques pas d’ici, La Cordelle achève des travaux importants ; il faut les recevoir comme un appel à ce que ces mêmes travaux soient vécus dans nos cœurs à chacun, aussi dans les relations entre nous, dans notre service du monde.
Si François d’Assise demeure si présent aujourd’hui c’est parce bien de ses gestes et de ses paroles résonnent avec une étonnante actualité.
Faut-il s’en étonner ? Il a cherché à suivre le Christ, à laisser l’Evangile dans sa vie. L’actualité de François, c’est l’actualité de l’Evangile.
Plus près de nous, le pape François a voulu poursuivre ce chemin.
Il a sans cesse plaidé pour une Eglise pauvre pour le service des pauvres.
Il a répété à l’envi que « tout est lié ».
Le pauvre d’Assise était habité par cela, l’unité de toute la création, la dignité de chacun des éléments du vivant, avec les animaux en particulier.
Pensons au loup de Gubbio, au sermon aux oiseaux, aux roses qui conservent leur parfum et leurs couleurs, mais perdent leurs épines lorsque François s’y jette.
Notre époque, par les hybridations, a créé des roses sans épines, mais elles n’ont souvent aucun parfum ; surtout, elles laissent pensée que comme des roses sans épines, la vie pourrait être sans épreuve et sans combat.
Nous n’avons pas cette même délicatesse qui habitait saint François ; nous peinons à saisir la dignité de toute chose.
Pour nous, plutôt que d’agir avec désintérêt, dans la gratuité, il faut souvent que nous soyons devant une contrainte pour que, d’abord, on s’interroge sur le bien-fondé de tel ou tel de nos comportements.
Et puis, le plus souvent, on va en rester là ; changer de comportement, c’est une tout autre affaire.
Même si le climat demeure bouleversé, ce début d’automne, les chaleurs de l’été sont déjà bien loin, dans nos esprits, et on parle plutôt de baisser le coût de l’essence que d’interroger notre dépendance aux énergies fossiles et au mode de vie de nos sociétés.
Se convertir est exigeant, difficile, douloureux souvent. Soutenir des politiques de transition des modes de vie est pareillement exigeant.
Il ne s’agit pas de se satisfaire d’un discours d’alerte ou de dénonciation.
La conversion intérieure, la transition dans nos modes de vie, doivent être encouragées, accompagnées, financées même, avant tout pour les plus pauvres.
Les choses ne viendront pas d’elles-mêmes.
« Tout est lié » ; la création et le monde sont une unité ; l’enjeu et les choix sont mondiaux ; les choix ne peuvent seulement être individuels, même si chacun de nous y porte sa part.
Comme l’Eglise est sans cesse en état de réforme, le monde, la vie doivent l’être ; on peut entendre cela dans les propos de l’apôtre Paul dans la lettre aux Galates : « Ce qui compte, c’est d’être une création nouvelle ».
Si François peut porter une croix, comme le montre cette fresque que j’évoquais en commençant, c’est parce qu’un autre, avant lui, avec lui, la porte.
« Prenez sur vous mon joux, devenez mes disciples ».Suivons le Christ en portant le poids qui nous revient, mais suivons avant tout le Christ en aidant d’autres que nous à porter leur joux, tout comme en acceptant de nous faire aider lorsque notre propre joux devient trop lourd.
