Homélie pour le 28 décembre 2025
Il y a un an, nous ouvrions l’année jubilaire, ici, à la cathédrale ; aujourd’hui, nous la clôturons.
Et c’est la fête de la Sainte famille, en 2025 comme en 2024, dans laquelle est inscrite le jubilé.
Deux mots donnent sens à cette année jubilaire : la joie d’abord, c’est le sens du mot « jubilé » et l’espérance, c’est la thématique qui fut choisie par le pape François : « l’espérance ne déçoit pas », selon le titre de la bulle d’indiction du jubilé.
Avec ce jour, faut-il comprendre que nous en avons fini avec la joie et avec l’espérance ? Certes non.
Et puis, 2024 a-t-elle été une année où la joie et l’espérance ont été davantage au rendez-vous que les années précédentes ?
Chacun de nous peut apporter des réponses différentes à cette question.
Mais ceci nous révèle que la joie et l’espérance sont au-delà des événements qui scandent une journée ou une année.
Sans nier ce fait que nous sommes marqués, affectés, blessés, encouragés… par les événements qui surviennent, notre vie est-elle seulement à la remorque des événements, voire des journaux télévisés ?
2025 fut une année jubilaire, mais elle trouve son sens dans un événement qui s’est passé en l’an 0 : la naissance du Sauveur.
Autrement dit, la joie et l’espérance ne sont pas des sentiments qui fluctuent au gré des jours et des saisons ; la joie et l’espérance sont des forces qui demeurent, quels que soient les événements et les aléas.
Le jubilé nous inscrit dans le temps long et souligne que c’est le temps long qui donne du sens à nos vies.
Ne vivre qu’en fonction de l’instant est la cause de bien des fragilités.
Même les événements dont parle l’Evangile prennent sens parce qu’ils s’inscrivent dans une très longue histoire, celle du peuple d’Israël, celle de la fidélité de Dieu à son peuple, et déjà même à sa création.
On vient d’entendre combien saint Matthieu est soucieux de montrer cela ; son Evangile est truffé de citations de l’Ancien Testament.
Oui, Dieu est le même hier et aujourd’hui ; Dieu est fidèle.
C’est bien cette fidélité, et non pas le caractère fluctuant de nos sentiments ou des événements qui nous permet de connaître la joie et l’espérance.
Je le soulignais, c’est en ce jour où nous fêtons la Sainte famille que se clôture comme s’est ouvert le jubilé.
Les choses s’éclairent les unes les autres.
La famille est une réalité que l’on peut aborder de bien des manières.
Les dimensions de la vie de famille sont diverses : religieuse, sociale, politique, morale.
Ces différentes manières de regarder la famille ne sont pas indépendantes les unes des autres.
Au contraire, il faut que ces divers regards convergent, entrent en dialogue les uns avec les autres.
Ainsi, le regard religieux, pour nous le regard chrétien, que nous portons sur la famille, ne peut pas ignorer les autres dimensions de la vie familiale.
Si la famille n’est pas seulement une réalité économique, elle n’est pas non plus seulement une réalité religieuse.
C’est ce que nous rappelle la logique de la foi chrétienne, c’est-à-dire la logique de l’incarnation.
Et c’est ce que nous fêtons en ce temps de Noël : Dieu s’est fait chair, Dieu a rejoint la vie des hommes.
Oublier les dimensions concrètes dans lesquelles vivent les familles aujourd’hui, c’est risquer de n’avoir qu’un discours idéal et abstrait à propos de la famille, et qui ne rejoindra pas les familles dans leur réalité.
Saint Paul, qui est un homme concret, qui sait que les caractères humains ne sont pas toujours très souples (il le sait en se regardant lui-même), exprime bien la réalité de la vie comme étant un chemin, comme étant une progression. L’amour se construit peu à peu : « Revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. »
La vie familiale correspond bien à cette dimension d’itinéraire. Et ceci résonne avec l’année jubilaire : nous sommes des « pèlerins d’espérance ».
C’est un chemin où l’on va de l’amour à l’amour.
On va de l’amour qui naît entre un homme et une femme, un amour qui souvent est très fort, mais un amour qui n’est encore fondé que sur une connaissance limitée qu’ils ont l’un de l’autre.
L’amour c’est peut-être le coup de foudre des premiers jours, mais c’est aussi ce chemin où se vivent la tendresse, la bonté, l’humilité, parfois la patience, toujours du pardon.
Bien sûr qu’il ne faut pas oublier l’idéal, mais cet idéal n’est vrai, n’est possible, que s’il fait l'expérience de l’histoire, de la durée.
Il y a une autre dimension de la famille qui est soulignée ce dimanche, c’est la dimension de la foi.
Lorsque saint Paul s’exprime, il s’adresse à ceux qu’il appelle « les fidèles et les bien-aimés du Seigneur ».
Les fidèles du Seigneur, ce sont ceux qui ont la foi. C’est bien sûr la foi que nous avons en Dieu, mais c’est aussi foi que nous avons les uns dans les autres.
Si l’amour est un idéal, s’il est ce vers quoi nous marchons tout au long de notre vie, la foi est en quelque sorte le moyen de vivre cet idéal.
La foi, c’est-à-dire la fidélité à nos engagements, la fidélité aux personnes vis-à-vis desquelles nous sommes engagés.
Donc, si l’homme a foi en Dieu, il faut aussi que l’homme ait foi en l’homme, ou plus exactement que l’homme ait foi en sa femme, et inversement.
Le mariage, le choix de fonder une famille, est bien un acte de foi.
Le mariage est un acte de foi en une personne, en sa parole, alors qu’on ne connaît pas l’avenir, alors qu’on ne connaît pas encore les événements qui marqueront la vie de chacun.
Par la foi, nous croyons que la parole humaine est fiable, qu’elle est digne de confiance.
Mais nous savons aussi que nous ne sommes capables de croire en la parole de l’autre, de nous fier en sa parole, que si nous-mêmes sommes fidèles à nos propres paroles.
Si nous-mêmes ne sommes pas fiables, pourrons-nous croire que les autres le sont ?
Il faut aussi que nous ayons rencontré autour de nous des personnes qui ne nous ont pas trompés.
Le rôle des parents et des éducateurs est primordial : des enfants qui ont été trompés par des adultes resteront souvent blessés durant toute leur vie.
La foi en Dieu, la foi dans les autres et dans leur parole, c’est notre capacité à sortir de nous-mêmes, à aller à la rencontre, à prendre la route, à marcher vers l’idéal de toute vie humaine.
L’Evangile nous montre cela chez Marie et Joseph : ils obéissent à l’appel de l'ange.
Il n’y a sans doute pas beaucoup d’anges dans notre vie, mais il y a des hommes et des femmes qui nous ont appelés à partir, à aller plus loin.
La fête de ce jour nous annonce que c’est là que se trouve le chemin de notre sainteté, le chemin de sainteté qu’est l’amour, l’amour vécu dans la famille.
Frères et Sœurs, que la foi vécue nourrisse et soutienne la joie et l’espérance de nos vies.
