Homélie pour le centenaire de la canonisation de Madeleine-Sophie Barat — Diocèse de Sens & Auxerre

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Homélie pour le centenaire de la canonisation de Madeleine-Sophie Barat

Joigny, 24 mai 2025

Pourquoi célèbre-t-on un anniversaire ? Après tout, il ne s’agit que d’une date sur un calendrier.
Et puis, célébrer un anniversaire, c’est rappeler l’âge d’une personne, et, lorsqu’il s’agit d’une femme, on nous dit qu’il n’est guère heureux de parler de son âge !
Et j’ajoute que Madeleine-Sophie ne recherchait pas à ce que l’on parle d’elle ; alors que la photo naissait à la fin de sa vie, elle n’a pour voulu qu’on la prit en photo.
Face à l’insistance de ses Sœurs, elle disait : « Mes filles, ce n’est pas mon visage qu’il faut photographier, mais l’amour que j’ai pour vous ».
C’est pour cela que la seule photo qu’il existe d’elle sera prise alors qu’elle ne pourra plus s’y opposer : sur son lit de mort.
Il serait plus juste de dire, en reprenant des termes de la tradition franciscaine, que c’est la photo de son « transitus », de son passage de ce monde au Seigneur.

Malgré tout cela, nous célébrons un anniversaire : aujourd’hui Madeleine-Sophie a 100 ans ! Ou plutôt, il y a 100 ans qu’elle fut canonisée par l’Église catholique.
Cependant, ce que nous vivons ensemble parle aussi d’une naissance, celle à la vie chrétienne, le jour de son baptême.
Il n’y a rien qui parle de mort donc, mais de naissance, de vie : naissance chrétienne par le baptême, naissance à l’éternité par la fin de sa vie terrestre, et naissance de sa reconnaissance comme sainte.

Dans tout cela j’entends des appels pour nous, mais aussi pour notre humanité de cette première moitié du XXIe siècle, et spécialement pour nous, Français et Européens.
Cet après-midi, Madeleine-Sophie nous parle de vie et de naissance, et j’ai ce sentiment que beaucoup de nous vivons notre époque sur un horizon de mort.
Nous sommes plus portés à voir ce qui s’efface, disparaît ; entrant aussi dans une nostalgie qui est plus sous le mode du regret que de la gratitude.

On ironise parfois au sujet de ceux, peut-être sommes-nous de ceux-là, qui ont ce refrain à l’esprit, voire à la bouche : « C’était mieux avant ! »
Il me semble qu’un tel refrain est heureux lorsqu’il nous conduit à nous réjouir de ce dont nous héritons, de ce qui nous a construit.
Lorsqu’il est utilisé pour alimenter une déploration continuelle sur le présent, je ne crois pas que ceci serve à grand-chose.

Madeleine-Sophie, en nous faisant conjuguer ces diverses naissances qui la concernent, nous appelle, je le crois, à plutôt considérer là où la vie éclot, ainsi dans une fontaine baptismale, dans l’enfance, et à accepter l’incertitude qu’il y a nécessairement dans ce qui commence à poindre, mais dont on ne saura pas quelle forme cela prendra.

Madeleine-Sophie appartient à cette génération qui a connu la fin d’un monde et l’émergence d’un monde nouveau.
Non pas un nouveau continent, mais une société, et une Église, entièrement nouvelles.
La Révolution française a mis fin à une société à bout de souffle ; même la société religieuse. Entre les évêques de cour et des monastères qui, au XVIIIe siècle, étaient quasiment vides.
Après les espoirs, les violences et les désillusions, tout était à reconstruire, ou plus exactement, à construire.
Il ne s’agissait pas de restaurer ce qui s’était écroulé, il fallait bâtir du neuf.
Est-ce que cela ne pourrait pas aussi nous inspirer ?

Je mesure aussi les limites, voire les risques de mon propos.
On peut se laisser aller à un lyrisme plein d’illusions lorsque l’on parle de bâtir du neuf, comme si rien n’avait existé avant nous.
Bien entendu qu’il faut toujours utiliser des fondations solides lorsque l’on construit.

Madeleine-Sophie connaissait ces bases solides.
La vie chrétienne en famille les lui avait transmises.
Peu importe la beauté des murs et du décor, s’ils sont seuls à exister, ils sont une illusion et n’auront guère de solidité.
A quoi bon des photos qui enjolivent le réel – et notre époque aime cela, malade qu’elle est de la communication. Mais qui croit encore qu’une bonne campagne d’information trompe qui que ce soit ?
La vraie solidité elle est intérieure, elle est dans le cœur.
C’est lorsque le cœur est de peu de force que l’on recherche les murs et que l’on se dote d’une armure.

Madeleine-Sophie, comme ces générations contemporaines du passage au XVIIIe au XIXe siècles, avait vu tant de choses prétendument solides s’effondrer, qu’elle ne nourrissait guère de rêve pour la montre, pour le paraître.
Je la cite dans une de ses lettres :
« Recourez à l’esprit intérieur, veillez attentivement sur vous, mettez toute votre confiance en Jésus Christ, mais méditez aussi cette parole : ‘’Il y a que les violents qui emportent le Royaume de Dieu.’’ Le mot ‘’violent’’ dit tant de choses ! Il suppose du courage mais un courage qui ne se dément jamais, qui s’excite même et qui augmente à mesure qu’il trouve des difficultés et des obstacles » (L, 1826).

Même si Marguerite-Marie et Claude de La Colombière sont du XVIIe siècle, c’est sans doute le XIXe siècle qui est le grand siècle du Sacré-Cœur, les jésuites et la famille ignacienne n’y sont pas pour rien.
Revenir au cœur, c’est ne pas se tromper quant à ce qui est la une vraie solidité : Dieu lui-même, notre cœur à cœur avec lui.
L’Évangile choisi aujourd’hui exprime cela et résonne avec une autre lettre de Madeleine-Sophie :
« Je suis la vigne et mon père est le vigneron. Unissons notre être à ce divin tronc d’où coulent la sève et la vie. Laissons-nous émonder, tailler, afin de porter du fruit.
Tout est dans la transformation de notre vie naturelle : sacrifier les branches mortes et renouveler toutes nos potentialités pour qu’elles produisent du fruit.
Revenez souvent à cette vie de grâce et de ressemblance avec celle de Jésus, pratiquez-la sans cesse et qu’elle exprime en nous et par nous la vie de son Cœur divin (L, 11 janvier 1842).

Célébrer un anniversaire, tel celui d’une canonisation, c’est nous tourner vers l’origine, mais une origine qui n’est pas un passé, mais bien une promesse.
Une canonisation n’est surtout pas une manière de clore une page, de fixer, comme sur une photo immobile, une vie, ou un moment de cette vie.
Une canonisation dit qu’une vie ne s’est pas achevée lors de la fin de la vie terrestre, ou bien qu’elle est enclose dans les documents rassemblés pour instruire le procès de cette canonisation.
La vie de Madeleine-Sophie, je dis bien sa vie, et pas seulement son exemple et ses enseignements, sont d’aujourd’hui et de demain.
C’est bien cela la sainteté chrétienne, une vie qui se déploie dans les manières dont un Institut de vie consacrée, mais aussi des fidèles, des lecteurs, toutes sortes de personnes reçoivent la vie de Madeleine-Sophie et la développent selon des manières infiniment variées.

Il ne s’agit pas de dupliquer une photo – d’ailleurs il n’y en a pas – mais il s’agit de créer, en recevant, et en accueillant, la liberté que donne l’Esprit Saint.
En tout cela, vous le comprenez bien, il est question d’amour, car qu’y a-t-il de plus inventif, d’inattendu, de surprenant que les manières d’aimer ?
« Jusqu’où pourrait aller l’amour de Dieu » – demande Madeleine-Sophie – et elle répond : « Jusqu’à l’infini. »

Vos Constitutions de 1982, mes Sœurs, redisent cela, cette intuition, cet appel : « Dans l’Amour du Cœur de Jésus est la source de la croissance de la personne et le chemin vers la réconciliation entre tous. »

Oui, il s’agit bien, il s’agit toujours d’une naissance, d’un commencement.
De grâce, et cela quel que soit notre âge, accueillons nos vies, accueillons le monde, et même notre Eglise qui nous semble parfois si marquée de rides, comme une vie en naissance, et dont nous avons à la fois à recevoir et à faire fructifier les promesses.
L’amour est toujours nouveau : l’amour est toujours en naissance.

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