Homélie pour les 400 ans du Carmel de Sens
Vous le savez, la Vierge Marie est l’image et le modèle de l’Église, elle l’est pour chacun de nous.
Ainsi, pour reprendre les paroles du pape François, Marie est le modèle de l’Église en sortie, c’est-à-dire de l’Église qui sort de chez elle pour aller à la rencontre des autres.
Elle le fait en cette fête de la Visitation : Marie se met en route pour aller à la rencontre de sa cousine Élisabeth.
Et elle le fait sans barguigner, sans hésiter : elle se met en route « avec empressement » dit le texte de l’Évangile.
Selon qui nous sommes, selon aussi la culture de son pays, chacun est plus ou moins un rapide ou un lent.
Mais je remarque que notre époque n’aime pas la lenteur ; en tout, on nous dit qu’il faut aller vite.
Or, l’être humain est marqué par ses rythmes biologiques ; mais, on a du mal à le supporter, tout devrait aller au rythme d’un TGV.
Alors, on développe des techniques pour passer outre nos rythmes naturels : l’intelligence artificielle va permettre d’aller vers un être humain augmenté.
Certes, il y a des choses qui demandent de la rapidité ; certaines maladies appellent une intervention urgente, mais pas toutes.
Lorsque tout devient urgent, rien ne l’est vraiment.
Dans votre carmel, vous nous rappelez, mes Sœurs, la nécessité de trouver le rythme qui convient à chaque chose.
De même la Vierge Marie, qui se rend rapidement vers sa cousine, et qui, ensuite, va demeurer avec elle pendant trois mois.
Recevons ces leçons, acceptons de comprendre que la lenteur est nécessaire pour chacune de nos vies.
Si on regarde les pays du monde, on constate aussi de fortes différences culturelles.
Un pays comme la France n’aime pas être brusqué.
Chez nous, tout doit être discuté, débattu ; quelqu’un qui n’aurait pas été consulté quant à une décision juge cela intolérable.
La contrepartie c’est souvent un certain immobilisme.
D’autres pays du monde ont d’autres manières d’agir, je pense en particulier à la Chine.
Mais, voulons-nous un tel régime politique ?
Chez nous, on consulte beaucoup plus qu’on ne décide.
Ce peut être la même chose dans l’Église catholique.
Nous avons la culture du dialogue, de la discussion, avec le risque du peu de mobilité et de décision.
Cependant, imposer est le meilleur moyen pour qu’une décision ne soit pas reçue.
Le carmel, ainsi que les communautés religieuses, ont la pratique de la délibération, de l’écoute mutuelle, mais aussi du vote qui permet la décision, mais seulement quand le temps est venu.
Toute chose en son temps, toute chose selon son rythme.
Il s’agit de concilier à la fois le temps long qui seul permet le discernement, et le temps court qui est celui de la décision.
Nous voyons cela chez la Vierge Marie.
Au jour de la Visitation, la Vierge Marie n’a pas hésité, elle est sortie pour aller vers Élisabeth.
Mais elle est aussi cette fille d’Israël qui conserve toutes choses en son cœur.
Un exemple et un appel pour la vie contemplative, celle qui donne sens à votre vie mes Sœurs, mais, je le crois vraiment, qui doit aussi inspirer chacune de nos vies.
Si nous ne savons pas nous arrêter, méditer, prier, faire silence, nos vies seront blessées, déficientes, malades.
Dans l’Évangile de Luc, le récit de la Visitation suit le récit de l’Annonciation : parce que Marie a accueilli le message de l’ange au plus intime de son cœur, Maris est prête à d’autres découvertes, à d’autres surprises.
La loi intérieure qui guide Marie c’est l’appel de Dieu, ce ne sont pas ses habitudes.
Marie accepte que le Seigneur la conduise sur des chemins qu’elle ignorait.
C’est une des expressions de sa foi : Marie est toute disponible à la Parole de Dieu, elle sait que ce que le Seigneur lui demande ne peut qu’être un chemin de progrès pour elle.
A contrario, rappelons-nous la parole du Seigneur à ses apôtres : « Hommes de peu de foi, pourquoi avez-vous peur ? »
Cet appel est aussi pour nous, ce double appel : à la fois celui de la confiance de Marie, et en même temps celui de la mise en cause de la peur des apôtres.
Comme Marie, nous sommes appelés à prendre les chemins nouveaux de la foi.
Comme Marie, nous devons passer de l’Ancien au Nouveau Testament.
Comme Marie, nous devons devenir une Eglise qui ne craint pas de sortir sur les chemins de vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui.
Et cela, ce n’est pas en cherchant à aller toujours plus vite.
La vie consacrée, la vie du carmel nous mettent en garde face à la pression permanente, face à l’accélération perpétuelle des rythmes de la vie.
Et votre vie dit aussi la disponibilité à répondre à des appels du Seigneur. C’est ce qui donne sens à ce que nous sommes et ce que nous vivons.
Quand Dieu appelle, il n’y a pas à hésiter, on répond avec générosité.
Et il s’agit pourtant de discerner ce à quoi Dieu appelle, et cela demande du temps.
Votre Carmel a 400 ans ; que d’événements pendant toutes ces années.
Événements intimes de la vie des unes et des autres, mais aussi événements sociaux, bouleversements des régimes politiques, des modes de vie.
Pour l’Église dans son ensemble, c’est depuis plus de 2000 ans, 2025 ans cette année, qu’elle a vécu sa mission de manières bien différentes.
Et c’est aussi le cas selon les grandes régions du monde.
C’est vrai, il y a des périodes où les transitions sont plus marquées, à l’époque de l’empereur Constantin, au moment de la Réforme protestante, puis de la Révolution française, et maintenant au début du XXIe siècle.
Aujourd’hui, nous voyons une forme de vie chrétienne qui disparait ; nous peinons sans doute à voir la vie d’Église qui naît.
Et pourtant des signes nous sont donnés de cette naissance, par les catéchumènes, les néophytes, les confirmands.
Si nous nous réjouissons de ce qui naît, nous peinons à accepter que d’autres choses disparaissent.
Et pourtant, l’Église n’est-elle pas sous le signe du mystère pascal du Seigneur ? Un mystère de mort et un mystère de vie.
Cependant, comme Marie, nous devons grandir dans notre foi en Dieu et en l’action de son Esprit Saint.
Or, qu’est-ce qui est nouveau dans l’Église ? Est-ce nous ? Qu’est-ce qui est vieux ? Est-ce nous ?
C’est l’Évangile qui est toujours nouveau, et c’est lui qui nous appelle, tous, quel que soit notre âge, au renouveau.
400 ans… c’est un bel âge ; mais j’aime aussi y voir, comme y invite toujours l’Evangile, l’âge d’un nouvel enfantement.
Aujourd’hui, comme chaque jour, vous, mes Sœurs, comme nous tous, nous naissons à la vie nouvelle de l’Evangile, nous sommes renouvelés par la grâce du Seigneur.
