No future !
Je dois avant tout exprimer ma difficulté à formuler ma pensée face aux manifestations et insatisfactions de toutes sortes qui s’expriment en France depuis déjà bien longtemps, même si ceci a pris un tour plus spectaculaire depuis quelques semaines avec le mouvement des lycéens. Je souhaite d’abord veiller à ne pas laisser mon regard et mon jugement être accaparés par les images de violences et de pillages ; certes, elles disent une réalité que je condamne, mais, tout voir par leur prisme, tout comme, en son temps, Sainte-Soline put être regardé ainsi, c’est passer à côté d’enjeux plus profonds.
Je ne suis ni sociologue ni politiste, je ne suis pas un élu, je suis un évêque, et j’essaye d’être chrétien. Je peux alors être porté à tenir des propos que d’aucuns pourront qualifier, à juste raison, d’iréniques. Appeler à la concorde, à la paix sociale, peut en effet confiner en des paroles bien éloignées du réel des vies d’aujourd’hui.
Je dois en avoir conscience : quand je fais mes courses, même en fin de mois, je ne suis pas contraint de n’acheter que des pâtes et du jambon premier prix. Même disposant d’un traitement modeste (1 032€ par mois), je bénéficie d’avantages en nature, à commencer par le logement et le remboursement des frais de transport professionnel. Cette situation met en jeu la crédibilité d’une parole épiscopale. Dans quelques jours, l’assemblée des évêques de France, à Lourdes, sera amenée à se prononcer, comme chaque mois de novembre, sur la revalorisation éventuelle du traitement des prêtres et des évêques (le montant en est identique). Alors que, chaque année, la revalorisation est actée, cette année, comme peut-être les suivantes, il serait juste, au regard de ce que vivent beaucoup, qu’il n’y ait pas de revalorisation pour nous. Plaider pour la sobriété alors que celle-ci n’est pas notre quotidien, c’est assez simple. J’ai été frappé, ces jours-ci, par la lecture de la lettre aux Ephésiens qui accompagne la liturgie quotidienne : c’est au moment où l’apôtre Paul est en prison, alors qu’il pourrait dénoncer l’injustice de son sort et en vouloir à ceux qui en sont la cause, qu’il appelle à l’unité : “Moi qui suis en prison à cause du Seigneur, je vous exhorte donc à vous conduire d’une manière digne de votre vocation : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix” (Ephésiens 4 ; 1-3).
Il ne me revient pas de condamner ou de bénir, mais d’essayer de comprendre. Pillages et destructions peuvent avoir plusieurs causes. Peut-on y voir une expression de ce que l’on appelle la “pulsion de mort” ? Quand l’avenir est craint, que rien ne le présente comme désirable, on peut être conduit à détruire ce que l’on estime en être la cause. Je risque ce rapprochement : la France vient de voter une loi sur l’euthanasie active et le suicide assisté ; cette loi est présentée comme permettant de mettre fin à des souffrances réfractaires, elle exprime en son fond une perte du goût de vivre. Dès lors, lorsque la loi d’un Etat rend possible la mort délibérée, elle contribue à laisser entendre que l’espérance et le combat sont des illusions, en tout cas ne méritent pas d’être menés. D’autre part, nous vivons dans une société qui a placé le bonheur dans la possession des choses ; la publicité nous les rend désirables en permanence et entretient un désir de possession qui ne pourra jamais être apaisé. Or, le « toujours plus » de choses devient moins réalisable depuis plusieurs années ; si on ne peut les acquérir par l’achat, l’exacerbation des désirs pousse à se les procurer par d’autres moyens. On dénonce à raison les pilleurs des commerces des villes françaises, et il est juste de les placer face à la loi ; que penser de dirigeants qui déclenchent des guerres pour accaparer de nouveaux territoires ou des ressources pétrolières à moindre coût ?
Il me semble que nous sommes sortis d’une période, finalement brève au regard de l’histoire de notre pays, voire du monde, promettant et donnant de posséder toujours plus de choses, et le plus souvent à vil prix, ne mesurant pas le coût réel de ces choses, voire leur réelle utilité. La conjugaison de la fatigue de vivre, en particulier des Français et des Occidentaux, et la prise de conscience que nous ne pouvons et ne pourrons acquérir tout ce dont l’on nous donne le désir alimentent notre colère. Nous recherchons des responsables, et dans un pays où le pouvoir est extrêmement centralisé, voire dépendant d’un seul homme – la campagne électorale va encore entretenir cette idée – la cible est toute trouvée.
Mon rôle, ma parole ne sont pas de donner des solutions, ils m’appellent, en tant que croyant en Dieu, à témoigner que la solidité d’une vie est avant tout intérieure, et que les biens qui satisfont une existence sont de l’ordre de la relation, à Dieu, et aussi aux autres. La crise que nous vivons, qui n’est pas si nouvelle, est d’abord spirituelle, mais cette spiritualité sera authentiquement chrétienne si elle sait conjuguer à la recherche de la vérité intérieure des engagements pour plus de justice et d’équité, sinon elle sera un opium qui pourra apaiser, endormir, mais n’avoir aucune capacité à changer ce qui doit l’être. Ma manière de vivre rendra ou non cette parole recevable.
