Retour Messe Chrismale 2025
Homélie
Lorsque Jésus est dans la synagogue de Nazareth, il fait siennes les paroles du prophète Isaïe : « Le Seigneur m’a consacré par l’onction”.
Vous le savez, c’est cela qui donne son nom à Jésus, il est celui qui a reçu l’onction, il est « le Christ » ; et ce soir, la messe « chrismale » nous fait bénir et consacrer des huiles pour que d’autres, à leur tour marqués d’une onction, deviennent des « chrétiens ».
C’est au cœur de cette messe chrismale, que, chaque année, prêtres et diacres, et aussi les évêques, renouvellement les engagements de leur ordination.
Marqués par l’onction du baptême et de la confirmation, et pour les prêtres et les évêques par l’onction de l’ordination.
Il s’agit cependant de bien comprendre ce dont il est question.
Il y a en effet une différence entre l’onction du Saint-Chrême et ce que l’on appelle « l’onction ecclésiastique ».
Celle-ci – on peut sourire, nous sommes entre nous – s’exprime dans une sorte d’attitude sirupeuse, mielleuse, caractérisée par le manque de franchise.
La littérature offre quelques portraits de ce genre d’attitudes. C’est bon de relire les classiques !
Voici ce qu’écrit Honoré de Balzac dans Le curé de Tours :
« Être le pensionnaire de mademoiselle Gamard et devenir chanoine furent les deux grandes affaires de la vie de l’abbé Birotteau ; et peut-être résument-elles exactement l’ambition d’un prêtre, qui, se considérant comme en voyage vers l’éternité, ne peut souhaiter en ce monde qu’un bon gîte, une bonne table, des vêtements propres, des souliers à agrafe d’argent, choses suffisantes pour les besoins de la bête, et un canonicat pour satisfaire l’amour-propre. »
D’autres grands écrivains ont aussi montré des prêtres bien plus exemplaires, ainsi Victor Hugo, dressant le portrait de Mgr Miriel dans Les Misérables.
« Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n’était pas compté parmi les grosses mitres.
Cela était visible à l’absence complète de jeunes prêtres autour de lui. On a vu qu’à Paris ‘’il n’avait pas pris’’. Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. Pas une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre […].
On sentait si bien l’impossibilité de croître près de monseigneur Bienvenu qu’à peine sortis du séminaire, les jeunes gens ordonnés par lui se faisaient recommander aux archevêques d’Aix ou d’Auch, et s’en allaient bien vite. Car enfin, nous le répétons, on veut être poussé.
Un saint qui vit dans un accès d’abnégation est un voisinage dangereux ; il pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable, l’ankylose des articulations utiles à l’avancement, et, en somme, plus de renoncement que vous n’en voulez ; et l’on fuit cette vertu galeuse. De là l’isolement de monseigneur Bienvenu. »
Pour entendre ces textes de manière appropriée, il faut le faire avec le sourire au cœur et dans les yeux.
Le grand risque serait de chercher à qui les appliquer, surtout ce portrait peu flatteur de l’abbé Birotteau.
Si on a le droit de sourire, vous savez à propos de qui cela est légitime… de soi-même !
De manière plus profonde, plus générale aussi, il ne s’agit pas de chercher à convertir les autres ; la grande affaire de chacune de nos vies, c’est de se convertir soi-même, ou mieux de laisser le Seigneur nous convertir.
Alors, foin de l’onctuosité, ecclésiastique ou non ; l’onction du Saint-Chrême c’est tout autre chose.
Choisissons cette onction dont le Christ Jésus est revêtu, et qui est son nom ; je le rappelais, le nom « Christ », désigne celui qui a reçu l’onction, qui est marqué de l’Esprit-Saint.
Frères et Sœurs, comprenons que cette onction nous la partageons ; c’est le Saint-Chrême du baptême et de la confirmation, comme aussi, pour quelques-uns d’entre nous, l’onction de nos ordinations de prêtre et d’évêques.
Le sens de ces onctions, c’est de nous établir en frères et en sœurs, et cela pour nous aussi, diacres, prêtres et évêques.
Et puis, il est bon de ne pas l’oublier, notre pays, la France, s’est donnée la fraternité comme un des trois mots de sa devise.
J’entends ce mot comme soulignant que nous recevons une vocation commune avec notre pays, ou bien le pays qui nous accueille, pour ceux d’entre nous qui n’ont pas la nationalité française.
Mais, entendant ce mot, fraternité, nous mesurons combien il a trop souvent loin de la coupe aux lèvres ; tant pour notre pays, que, parfois, entre nous.
Parce que la fraternité est difficile, nous risquons de la penser impossible.
Cependant, nous n’avons pas le droit de nous résigner à une fraternité réduite au minimum.
Pour les prêtres, les diacres, nous devons toujours chercher à mieux exprimer notre fraternité.
Les huiles de cette messe chrismale expriment la fluidité, la douceur, et même l’agrément du parfum qui sera mélangé à l’huile pour confectionner le Saint-Chrême.
Si nos relations exprimaient quelque chose de cela, de ce que signifient cette huile et ce parfum.
Or, nous sommes marqués par l’individualisme de notre société. Nous pensons à tort que pour exister il faudrait se vivre en rivalité avec autrui.
Et puis, l’époque semble être à la force, aux rapports de force, à coups de canons, de missiles, ou bien encore de droits de douane.
Le risque est de se laisser entraîner dans cette spirale de la force et des conflits.
Depuis quelques années, nos presbyteriums ont été profondément modifiés.
D’abord, les prêtres sont moins nombreux – mais les chrétiens ne le sont-ils pas au moins autant ?
Mais aussi nos presbyteriums sont devenus internationaux, et cela aussi, n’est-ce pas à l’image de nos pays, de nos assemblées ? Elles ne sont plus iniquement composées de « gaulois », si je puis dire.
Il faut entendre ce que les confrères des pays du Sud expriment à notre sujet.
D’abord, les diocèses africains ont développé cette belle image de l’Eglise-famille, autrement dit d’une Eglise fraternelle, chaleureuse, familiale.
Et puis-je sourire ? Célébrer la bénédiction des saintes huiles m’est l’occasion de souligner qu’une des composantes de base de la cuisine du Sud, c’est… l’huile !
Parfois, j’ai entendu des confrères du Sud s’étonner que nos relations entre nous peinent à exprimer la fraternité.
Par l’onction, le Père nous a établis ses fils et filles, il nous a dès lors établis frères et sœurs.
Il est important de redire que cette fraternité, entre chrétiens, entre diacres, entre prêtres, et avec les évêques, est bien plus exigeante et même bien plus forte que la seule fratrie.
La fratrie est fondée sur le sang ; la fraternité l’est sur la foi, et une foi qui affirme que la fraternité ne se limite pas aux seuls croyants mais à toute l’humanité.
Il faut rappeler, et il faudra sans doute toujours le faire, que le frère, la sœur, autrement dit le prochain, n’est pas celui que je choisis mais celui, celle, qui m’est donné.
L’amour que je suis « obligé » de lui témoigner n’est pas le sentiment naturel qui me porte vers ceux qui me ressemblent, on dirait aujourd’hui qui sont mes « amis » sur les réseaux sociaux, mais l’amour est un commandement, une loi, qui va jusqu’à l’amour des ennemis.
Telle est la fraternité, telle est la sainteté à laquelle Dieu nous appelle.
Les prêtres sont témoins de cette fraternité qui est au-delà du nom, de la biologie, de ce qui est institué par nos propres relations familiales ou sociales. C’est le Père qui nous constitue en frères et en sœurs.
C’est bien parce que, d’abord, nous acceptons d’être des fils et des filles de Dieu, fils et filles du Père, que nous apprenons à devenir des frères et des sœurs.
Oui, pour être frère il faut être fils ; autrement dit, il faut se reconnaître comme se recevant de quelqu’un.
Et ce, à l’opposé de cette idée, si répandue et si néfaste, qu’il faudrait n’exister que par soi-même, et selon ses propres forces.
Frères prêtres, aidons-nous à grandir en fraternité ; aidez-moi aussi à le faire.
Soyons témoins d’une fraternité qui fait échec aux frontières, aux murs, aux exclusives, aux jugements ; d’une fraternité universelle, à l’image de l’amour de Dieu.
Lorsque nous célébrons les sacrements, nous déposons de l’huile sur nos doigts.
A chaque fois que nous le faisons, que cette huile nous appelle à vivre ce qu’elle signifie : douceur, délicatesse, respect tant par les gestes que par les paroles.
Suivons l’exemple de notre Maître, il est doux et humble de cœur.
