Deuxième méditation : Vendredi 6 novembre 2020
Ces derniers jours, on entend dans certains cercles chrétiens des réflexions laissant à penser que nous devrions mépriser les problèmes de ce monde et de ce temps pour nous préoccuper exclusivement du Ciel… Il y aurait une sorte de scandale ou d’apostasie à considérer gravement les crises qui touchent notre monde, à observer les prescriptions sanitaires, à se soucier de nos destinées terrestres. On entend même parfois dire que ceux qui se soumettent à ces consignes sanitaires et sociales manqueraient de foi et seraient complices d’un vaste complot visant à museler les chrétiens et les hommes de bonne volonté. Le discours est sous-tendu par l’idée que ce monde n’a rien à voir avec le Ciel, et que ceux qui s’en préoccupent se détournent plus ou moins consciemment du Royaume de Dieu. Il faudrait, selon cette idéologie, que les Chrétiens, pour être fidèles à Dieu, tournent les yeux vers le Ciel des anges et oublient jusqu’à leur place dans le monde…
Cette tentation — car ç’en est une — me fait penser à ce Chrétien disant à sainte Bernadette qui reprochait à la statue de Notre Dame de Lourdes d’avoir les yeux levés au ciel : « mais la sainte-Vierge regarde toujours vers le ciel…!! » Bernadette lui répondit: « Pas quand elle me parlait! alors elle me regardait, moi! » Le brave homme avait bien du mal à penser que la Vierge immaculée ait pu tourner les yeux vers cette petite rien du tout de la terre… Mais la Sainte Vierge qui avait porté en elle le Verbe divin sait mieux que quiconque par où passe le chemin du Ciel, elle a vu naître, vivre, servir, souffrir et mourir Celui qui est la Vie et elle a compris en le contemplant que Dieu n’avait aucun mépris pour les réalités de la terre. À trop vouloir penser que l’on ne tourne son cœur vers le Ciel qu’en oubliant la terre, le monde, ses problèmes, ses pénibles recherches de solutions rationnelles et pratiques, on en vient à détester la Création et la réalité dans laquelle Dieu nous a placés et à travers laquelle il nous invite à viser et à rejoindre le Ciel.
Dans la première lecture de ce jour, on entend saint Paul regretter que « beaucoup de gens se conduisent en ennemis de la croix du Christ. Ils vont à leur perte. Leur dieu, c’est leur ventre, et ils mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ; ils ne pensent qu’aux choses de la terre. Mais nous, nous avons notre citoyenneté dans les cieux ; d’où nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus Christ, lui qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pouvoir ». En lisant ces lignes avec la finesse que Dieu exige de notre intelligence, nous comprenons que la citoyenneté des cieux n’affranchit pas le Chrétien de son « pauvre corps » qui sera « transformé » à l’image du « corps glorieux » du Christ qui mettra toute chose du ciel et de la terre «sous son pouvoir ». Là où les vieux relents de paganisme nous conduisent à élargir le gouffre séparant ce monde terrestre et le Ciel de Dieu, le Christianisme nous appelle à vivre chaque jour, chaque relation, chaque peur, chaque élan, chaque défi de ce temps, dans la visée du Ciel. Le Christianisme n’est pas une école de mépris du monde et des réalités terrestres, mais une école de dépassement et de remise en ordre de ce monde : rendre à chaque être, à chaque chose, à chaque instant, sa juste valeur et son accomplissement, en les replaçant dans la perspective lumineuse de son Créateur et Rédempteur.