Découvrir “Valeur sentimentale”, un film de Joachim Trier
Les cinéastes nordiques ont un grand art pour mettre en scène les affres de la vie familiale ; on nommera en particulier le Suédois Ingmar Bergman.
Le dernier film du Norvégien Joachim Trier appartient à cette veine et peut y occuper une place de choix ; il s’agit en effet d’un excellent film que je recommande chaudement.
On soulignera que ce film, Valeur sentimentale, a obtenu le Grand prix au dernier Festival de Cannes.
Au centre du film, il y a la maison familiale, qui a vu s’y succéder plusieurs générations, avec des joies et des drames ; les protagonistes du film portent cette hérédité.
La maison n’est pas un simple décor ; elle est aussi protagoniste du film, elle participe aux liens entre les personnages. Beaucoup savent l’importance des lieux, ce qu’ils portent, et combien ils façonnent les existences.
Soit deux jeunes-femmes, trentenaires, que l’on découvre alors que leur mère vient de mourir, sans doute d’une maladie neuro-dégénérative comme l’indique tel détail du film. Le père, réalisateur renommé, qui pourtant n’a plus tourné depuis plus de dix ans, revient à la maison. Les parents se sont séparés, il y a longtemps semble-t-il. La mère était psychanalyste. Le film montre le lien difficile à renouer entre la fille aînée, Nora, comédienne de théâtre, avec son père, Gustav.
Bien entendu, on peut estimer qu’une telle histoire n’a guère d’originalité, et c’est le cas, cela ressemble à tant d’histoires vécues.
Ce qui compte c’est la manière dont un artiste, Joachim Trier, traite un tel sujet. C’est tout l’art de l’écriture et de la mise en scène.
Ici, il choisit les visages et la parole. Parfois ils s’accordent, d’autres fois, les visages sont laissés seuls, filmés en gros plans, mais tout en délicatesse ; aucune parole n’est nécessaire.
C’est l’art du metteur en scène, et c’est aussi le talent des acteurs. Si tous sont excellents, on nommera avant tout Renate Reinsve. Elle joue Nora, la fille aînée. On l’avait découverte dans le précédent film de Trier, Julie (en 12 chapitres), pour lequel elle obtint le prix d’interprétation féminine à Cannes en 2021. Et Stellan Skarsgard, acteur suédois à la carrière bien remplie, qui interprète Gustav, le père. On le découvrit dans Breaking the waves de Lars von Trier. Je peux aussi nommer Inga Ibsdotter qui interprète Agnès, la jeune soeur, et Elle Fanning, une star américaine qui doit jouer dans le nouveau film de Gustav.
Il y a beaucoup de non-dits dans cette famille, entre le père et ses deux filles ; elles ont été les témoins des déchirements de leurs parents avant qu’ils ne se séparent.
La mort de la mère pourrait permettre que le père retrouve ses filles, surtout son aînée, Nora. Pour cela, il a un projet de film dont il souhaite que Nora soit l’actrice principale.
Tout l’intérêt du film est de montrer combien il est difficile de parler à ses plus proches. Un artiste peut alors passer par le truchement de son art pour le faire. Ici, il s’agit d’un projet cinématographique, mais ce peut aussi être la littérature. Cette année, la rentrée littéraire offre plusieurs livres, tel celui d’Emmanuel Carrère, que les auteurs consacrent à leur mère. Il a fallu attendre la mort de ces dernières pour que des choses se disent. Nous y reviendrons dans une prochaine fiche de l’OFC.
Nora porte une profonde mélancolie ; la vie est pour elle un fardeau, le théâtre lui permet, non pas de fuir dans le divertissement, mais d’exprimer ses douleurs par son art.
Elle est de ces personnes pour lesquelles la vie n’a guère d’attrait ; elle est un fardeau à porter ; la suicide est une tentation.
On peut estimer que ce sont des émois pour personnes détachées des conditions matérielles de l’existence (la maison est belle, l’argent n’est pas une question). Il ne faudrait pas que cela conduise à considérer avec mépris ces personnes et ce qu’elles vivent.
Nous sommes ce monde occidental, qui, certes, connaît des pauvretés, des conditions de vie matérielle difficiles pour certains, mais qui, pour beaucoup, a fait disparaître les grands projets et les grands desseins. L’intime devient le principal terrain d’existence, les joies et les douleurs n’y sont pas moins grandes. Et pourtant, il faut vivre, malgré tout.
On l’aura compris, le film est grave, comme la vie, mais il est parsemé de sourires, de regards ironiques sur les travers contemporains : le pouvoir le Netflix, l’emprise des écrans, chez les jeunes… et les adultes, la supposée naïveté des Américains, le vieillissement et un corps qui perd de son agilité, etc.
Il est bon de se laisser porter et conduire par ce très beau film, Valeur sentimentale, il peut aider à “mieux écouter”.
Pascal Wintzer, OFC
