Homélie de la Cène 2025
Ce soir, nous entrons dans la liturgie qui donne sens à toute notre vie de chrétiens, le triduum pascal, la communion au mystère pascal de Jésus Christ, au don de lui-même pour notre salut, pour que nous recevions la vie éternelle au matin de sa résurrection.
Nous entrons dans ce mouvement par cette célébration de la Cène.
Le contexte est dramatique : Jésus va être livré, demain il sera crucifié, samedi il descendra aux enfers.
Et le geste qu’il accomplit manifeste jusqu’où il nous aime : le Maître se fait le serviteur, il se met à genoux et lave les pieds des apôtres.
A la suite de ce geste, nous allons commémorer la dernière Cène, le repas pascal, la première eucharistie ; le sens est le même : Jésus s’offre, Jésus se donne : « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout. »
La question que je veux me poser avec vous est celle-ci : En quoi ce que vit Jésus est-il un sacrifice ? On parle en effet du saint sacrifice de l’eucharistie.
Ou encore, peut-on dire que Jésus se sacrifie ?
En fait, il s’agit de comprendre le sens chrétien de ce mot. En effet, la Bible, la foi, souvent, donnent des sens nouveaux aux mots de notre vocabulaire ; ne pas saisir ce sens, biblique, chrétien, c’est risquer de mal comprendre et de mal vivre notre foi.
Alors, quel est donc le sens du sacrifice de Jésus ?
Pensons-nous que Dieu, le Père, aurait voulu la mort de son Fils ?
Je sais que cette représentation peut habiter des esprits.
On se souvient de quelques-uns des mots du chant « Minuit Chrétiens » : Jésus est venu « apaiser le courroux de son Père ».
Un tel Dieu, qui semble vouloir la souffrance, qui semble aimer la souffrance, peut-il susciter notre foi ? Peut-on aimer un Dieu qui exigerait la souffrance, la mort ? Qui aurait besoin d’être apaisé par cela ? Surtout, ce Dieu-là est-il celui que nous révèle la Bible ? Toute théologie, pour être chrétienne, ne doit pas s’attacher à chercher Dieu en lui-même, mais doit se poser cette question : « Quel est le Dieu que nous découvrons en Jésus Christ ? »
Avant tout, ce qu’il faut souligner, c’est que la mort de Jésus est l’aboutissement de toute une vie de fidélité : il est fidèle à Dieu, même lorsque Dieu semble se dérober, même lorsque Dieu se tait.
Il est fidèle à ses disciples, même lorsque ceux-ci, par peur, se détournent, le renient. Le sacrifice de Jésus, c’est le sacrifice de sa vie donnée jusqu’à la mort éprouvée dans le silence de Dieu.
Jésus est fidèle, et il nous aide à comprendre que Dieu, le Père, son Père, notre Père, est fidèle, même lorsque nous ne percevons plus aucun signe de sa présence.
Pourtant, Dieu ne se tait pas, Dieu ne nous abandonne pas, mais, pour Jésus comme pour nous, combien de moments où nous nous sentons seul, sans aucune aide, sans aucun signe de Dieu.
Dans ces moments, c’est la croix qui éclaire toute la vie de Jésus, jusqu’au refus des tentations.
Il refuse de renier Dieu ; Jésus sait que le Père l’aime, jusqu’au bout, ne l’abandonne pas.
Et puis, Jésus instaure un nouveau régime cultuel. C’est bien ce que les grands-prêtres de Jérusalem vont lui reprocher.
Il n’est plus besoin d’offrir des sacrifices d’animaux dans le Temple pour plaire à Dieu.
Rappelez-vous ces paroles à la femme de Samarie : « Femme, crois-moi – dit Jésus –, l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. »
Le vrai sacrifice, ce n’est plus celui d’animaux ; ce sont encore moins des sacrifices humains.
Le vrai sacrifice c’est celui de toute l’existence, et celui de la foi donnée, à la suite de Jésus Christ lui-même.
C’est là le « sacrifice de louange » à offrir à Dieu en Jésus Christ : le vrai sacrifice, c’est la foi au Christ ainsi que l’amour pour le prochain qui se manifeste dans la bienfaisance et dans l’entraide.
Ce sont encore ces paroles adressées à la Samaritaine : « L’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. »
Pour le christianisme, le centre de la pratique religieuse c’est la pratique morale au cœur du profane et non plus les rites. Ou plutôt les rites sont vrais lorsqu’ils conduisent à la pratique de la charité fraternelle.
La liturgie de ce soir le manifeste ô combien : alors que nous commémorons la dernière Cène, nous renouvelons le geste que Jésus accomplit et nous donne en exemple, celui du lavement des pieds, le geste par excellence de la charité fraternelle.
Les mêmes mains qui tiennent ce qu’il y a de plus sacré, le corps et le sang du Christ ressuscité, sont les mêmes mains qui touchent et qui nettoient des pieds.
La vénération que nous avons pour l’eucharistie doit conduire à vénérer les pieds, la vie, de chaque être humain.
Par ce geste, Jésus ne privilégie quiconque, il lave les pieds de ceux qui sont présents, justes et pécheurs, pécheurs assurément comme le comprend bien saint Pierre.
Jésus ne choisit ni les personnes, ni les pieds si j’ose dire, mais il se tourne vers chacun ; chacun ayant même droit, même dignité à être aimé, à être servi.
Jésus a supprimé le sacrifice, mais il a laissé un rite en mémorial de lui, un rite que les chrétiens ont compris comme un sacrifice, l’eucharistie.
Dans l’eucharistie, il y a bien une dimension d’oblation, c’est le don ou l’offrande du pain et du vin.
Nous offrons à Dieu, nous rapportons à Dieu, le pain et le vin qui représentent, en quelque sorte, toute la création, fruits de la terre et de la vigne, fruits du travail de l’homme.
Le pain, le vin, la terre, nos vies, ne sont pas détruits dans le sacrifice ; ils sont rapportés à Dieu, lui sont donnés, offerts.
C’est cela le sacrifice qui plaît à Dieu ; jamais la destruction, mais le don, joyeux, généreux.
Encore une fois, quel Dieu voudrait détruire la vie qu’il a créée ?
De plus, offrir le monde, offrir nos vies, manifeste que nos vies, même blessées par le péché, plaisent à Dieu ; il les accueille, il leur donne miséricorde et amour, tout comme Jésus lave les pieds de pécheurs.
L’être humain se reconnaît dans sa grandeur, il a capacité à offrir, et dans sa vérité, il se reçoit et il reçoit d’un Autre.
En offrant, en mangeant et en buvant, les êtres humains et l’Eglise se dessaisissent d’eux-mêmes, ils reconnaissent se recevoir d’un Autre, de Dieu.
Pour nous, il ne s’agit pas de nous sacrifier, au sens de nous anéantir, mais de reconnaître que tout ce que nous sommes nous est donné, et alors de le donner à Dieu et aux autres, non par la destruction mais par le don.
Voilà bien le sacrifice chrétien : donner et non pas détruire.
Le Christ a vécu sa vie comme un sacrifice, selon le sens renouvelé qu’il lui donne : l’offrande à son Père, par la foi et par le don.
Dans l’eucharistie, l’Eglise devient à son tour une victime sacrificielle : elle rapporte le monde à Dieu, elle se donne à Dieu, pour mieux se recevoir de lui.
C’est bien ce que nous célébrons ce soir et que nous allons vivre pendant le triduum pascal : je donne tout ce que je suis à Dieu, parce que je sais que Dieu ne retire rien, il donne, et il donne infiniment au-delà de ce que nous offrons : au matin de Pâques, c’est la vie éternelle qu’il nous donne en Jésus, le Ressuscité.
