Homélie de la Messe Chrismale 2026
Nous venons d’entendre ces paroles du prophète Isaïe : « Vous serez appelés ‘’Prêtres du Seigneur’’ ; on vous dira ‘’Servants de notre Dieu’’ ».
Entendre ces mots lors de la messe chrismale, celle où les prêtres et les diacres renouvellent les engagements de leur ordination, c’est s’entendre désignés par ces mots que nous recevons de la liturgie : prêtres et servants.
Le Nouveau Testament, parmi les nombreux termes qui désignent les ministères, retient ce mot de « prêtre » ; le mot « sacerdoce », le vocabulaire sacerdotal, ou bien est propre à l’Ancien Testament, ou bien désigne celui qui est notre seul Grand Prêtre devant Dieu, Jésus Christ.
Vous le savez, le mot « prêtre » veut dire « ancien ».
C’est donc le mot « ancien » qui nous désigne, il faut en recevoir toutes les harmoniques.
Ce mot, « ancien », ne parle pas d’abord de notre âge, sinon, plusieurs d’entre nous s’en trouveraient exclus.
Pourtant, il y a bien quelque chose de cela qui exprime les qualités auxquelles nous sommes appelés, même si certains d’entre nous sont encore jeunes par leur âge – je les rassure, cela ne durera pas !
Ce qui caractérise un ancien, c’est une certaine liberté intérieure.
Avec les années, on gagne en sagesse, en distance, en capacité à ne pas être trop sensible aux petites choses de la vie qui peuvent parfois blesser.
Avec les années, on peut aussi devenir moins sensible aux pressions de toute sorte.
Un prêtre, un « ancien » donc, doit pouvoir exercer sa mission en demeurant libre de toutes les influences ou pressions qui peuvent être exercées sur lui.
Avec l’âge, on acquière donc une plus grande liberté, une plus grande « indifférence », pour adopter le vocabulaire ignatien.
Ceci est une condition pour être au service de tous, et non des seuls intérêts de ceux-ci ou de ceux-là.
Et puis, entendons bien les paroles d’Isaïe : il s’agit d’être les prêtres « du Seigneur ».
Celui que nous servons, c’est le Seigneur, en tant qu’il est le Seigneur de tous.
C’est devant lui, à son écoute, que nous remettons notre ministère, que nous le laissons l’éclairer.
Bien entendu qu’il faut écouter et les uns et les autres ; chacun des paroissiens, chacune des personnes que nous rencontrons.
Comment en effet prétendre écouter Dieu, que l’on ne peut entendre par nos oreilles, si nous sommes incapables d’écouter ceux qui ont une voix ?
Mais, prenant en compte et les uns et les autres, nous laissons le Seigneur éclairer tout ce qui aura été entendu pour poser des choix ajustés.
Cultivons dans notre vie et notre ministère ces qualités des « anciens ».
Cependant, les anciens ont-ils toutes les qualités ? Les anciens n’ont-ils que des qualités ?
Si j’en reste à l’âge, lorsque l’on en prend, de l’âge, on éprouve certaines limites de son corps ; j’en souligne une : l’arthrose.
Certains gestes deviennent plus difficiles ; j’en souligne un, se mettre à genoux après la consécration !
Or, l’arthrose peut ne pas être que physique ; rappelez-vous que le pape François a dénoncé l’arthrose spirituelle, une forme d’incapacité à se mettre en mouvement, dans son esprit, dans son cœur. Je cite les mots qu’il employa : il parla de « pétrification mentale et spirituelle ».
Croyez que, avançant en âge, je m’applique d’abord cette vigilance à moi-même.
On peut en effet être tenté ou bien d’être las, ou bien d’être blasé.
Plus profondément, il s’agit d’une maladie qui affecte la vertu d’espérance. On a espéré, on a eu des projets, on a essayé… et on a rencontré des échecs.
Et puis, le spectacle du monde peut nous conduire à cette désespérance.
C’est comme si l’humanité n’apprenait rien.
Après deux guerres mondiales, et tant de guerres ici et là, on pense encore que les bombes vont résoudre une situation, voire qu’elles vont apporter la démocratie à un pays qui souffre de ne la pas connaître.
Nous devrions savoir que c’est tout le contraire : les peuples victimes de violence de la part d’un autre, peuvent voir exacerbés leur désir de vengeance ; bien des groupes terroristes sont nés de cela.
Ainsi, avec l’âge, avec les années, on peut sombrer dans une forme de mélancolie ; dans une difficulté, voire une impossibilité à espérer.
Alors, prêtres, si nous sommes des « anciens », soyons-le par la sagesse, jamais par la sclérose.
Autrement dit, soyons des anciens dans le cœur, mais demeurons jeunes, fuyons toute forme de lassitude, pour laisser l’Esprit-Saint nourrir de la fougue, des projets, des désirs, des envies.
C’est aussi ce que permet le presbyterium : nous y sommes plusieurs et différents ; chacun peut recevoir des autres ce qui lui manque ou lui fait défaut, de manière habituelle – l’âge donne aussi de bien se connaître – ou bien de manière occasionnelle.
Je souligne aussi que, dans ses mots, Isaïe parle au pluriel : il parle « des » prêtres, et il parle « des » servants.
Je viens de mentionner le presbyterium, je pourrais aussi parler de la fraternité diaconale, sans oublier le collège épiscopal.
Mais, avant tout, il y a l’Eglise, mot au singulier, mais qui sous-entend un pluriel ; l’Eglise, c’est un peuple aux mille visages, aux mille vies.
Avant tout, c’est bien parce que nous n’avons qu’un seul Grand Prêtre que les prêtres sont toujours au pluriel.
Aucun d’entre nous ne peut dire et signifier la totalité du mystère et de la vie du Christ.
Nos diverses missions, les lieux différents où nous exerçons donnent une expression concrète à cela.
On resterait toute sa vie dans le même lieu, ou dans la même mission, quel sens y aurait-t-il de parler de la diversité que nous représentons pour ceux auxquels nous sommes envoyés ?
Est-ce que je peux le dire ? C’est peut-être un peu moins vrai pour les diacres. Du fait du mariage, de la famille, parfois du travail, ils sont moins mobiles que les prêtres.
Il faut alors que l’absence de mobilité géographique soit équilibrée par la mobilité dans les missions, comme par la liberté au regard des liens locaux, humains, qui sont tissés, et qui ne doivent pas devenir trop rigides.
Un ministre de l’Eglise est envoyé à tous.
Pour nous, prêtres et évêques de l’Eglise latine, je vois là un des avantages de notre célibat, il nous permet une plus grande disponibilité aux appels que nous recevons.
Le presbyterium est ce corps qui donne à voir et à vivre la diversité des figures de prêtres.
Même si cela a toujours été avéré, ce l’est sans doute davantage aujourd’hui : notre diversité est celle des âges, mais aussi, parce qu’il y a parmi nous des icaunais de souche, des prêtres fidei donum, des prêtres incardinés, des religieux aussi.
Nous sommes du même presbyterium, mais en conservant ce que chacun a de propre ; faire taire toutes ces différences serait un appauvrissement.
Chacun apporte à la même mission diocésaine les richesses et les expérience qui le marquent.
Je veux le souligner : Frères, n’hésitez pas à partager qui vous êtes, à enrichir l’Yonne de la vie des Eglises dont vous êtes originaires ou desquelles vous restez les membres vivants.
Une Eglise qui aurait peur ou refuserait ce que les autres Eglises lui apportent serait atteinte de cette arthrose spirituelle que je mentionnais il y a quelques instants.
Ce soir, rendons grâce au Seigneur, à notre seul et unique Grand-Prêtre, des charismes que nous portons les uns et les autres.
Apprenons à les considérer comme des avantages.
Ce sont tous ces charismes que les autres apportent à la mission et qui manqueraient s’il n’y avait que chacun de nous.
Surtout, recevons l’exemple du Seigneur lui-même : en tout, il a conduit à un autre que lui-même ; en tout et en toute parole, il conduit vers le Père.
