Homélie du Vendredi Saint 2025
Passion du Seigneur 2025
Sur la croix, Dieu n’est pas caché, il est montré, il est révélé.
L’humanité de Jésus révèle qui est Dieu, dans cet acte même où il souffre et où il meurt.
C’est à travers les événements mêmes que nous est révélé qui est Jésus et en Jésus qui est Dieu.
La foi nous fait reconnaître dans sa croix le lieu ultime de sa prédication : le Christ que nous prêchons est celui qui est mort sur la croix.
Cependant, nous continuons à nous interroger : pour quelles raisons Jésus a-t-il été condamné ? Quel sens a sa mort sur la croix ? Le sens de cette mort ne peut se déchiffrer qu’à travers les circonstances, précises, historiques, de celle-ci.
Pour l’histoire, la mort de Jésus n’est ni naturelle, ni accidentelle, il est mort en conséquence de son action.
Comprendre la mort de Jésus, ce n’est donc pas seulement considérer un fait mais c’est en comprendre ses causes. Si on ne revient pas à l’histoire qui a conduit Jésus à la croix, on court le risque de se créer une figure mythique et «spirituelle» de Jésus.
D’abord c’est comme « blasphémateur » que Jésus est condamné.
De bien des manières, Jésus revendique une autorité indépendante et supérieure à celle de Moïse, il se met au-dessus de Moïse et de la Loi, pensons en particulier aux antithèses du discours sur la montagne.
Le point culminant c’est le pardon des péchés : la vraie provocation, pour les gardiens de la Loi, c’est le fait que quelqu’un n’ayant «ni fonction ni dignité» venant de la tradition, empiète sur la fonction et la dignité de Dieu lui-même et révèle d’une manière tout autre la justice de Dieu en pardonnant les péchés.
Son exécution est alors la conséquence nécessaire de son conflit avec la Loi. Son procès avec les gardiens de la Loi est un procès au sujet de la volonté de Dieu, cette volonté que la Loi prétendait avoir codifiée une fois pour toutes.
La vie de Jésus fut un conflit théologique entretenu avec la manière dominante de comprendre la Loi. De ce conflit surgit le procès au sujet de la justice de Dieu entre son Evangile et la Loi.
Ce procès ne peut se conclure que par la mort ; mais, dans le procès d’après Pâques, ce sera la mort de la Loi, cette Loi qui est impuissante à donner la justification.
Accusé de blasphème, condamné pour cela, Jésus meurt pour cette autre raison qu’il est aussi accusé de sédition.
En effet, à Rome, la crucifixion est un châtiment politique infligé pour révolte contre l’ordre social et politique de l’empire romain.
Pour Oscar Cullmann «Jésus a été condamné par Pilate comme rebelle politique, comme zélote», c’est le sens du titulus de la croix «roi des Juifs» : voulant prendre le pouvoir, Jésus s’oppose au roi légitime, César.
C’est là une deuxième dimension théologique de l’histoire de Jésus, cela aboutit à la crucifixion de Jésus comme «séditieux».
Cela souligne la dimension politique de l’Evangile de Jésus, ceci dans un monde où religion et politique ont partie liée.
La théologie de la croix a aussi une dimension publique, sociale et politique.
Enfin Jésus est condamné parce qu’il est déclaré « abandonné de Dieu ».
Jésus n’est pas mort comme un stoïcien, il mourut «avec de grands cris et des larmes» dit la Lettre aux Hébreux (5, 7).
Mais, en disant «Mon Dieu, Mon Dieu», Jésus manifeste une relation de proximité avec Dieu, il est «son» Dieu.
Jésus en appelle à la divinité et à la fidélité de son Père.
Et dans la mort de Jésus, c’est aussi le Père qui s’abandonne, qui ne se manifeste pas.
Nous sommes alors conduits à abandonner une certaine idée de la «toute-puissance» de Dieu. C’est donc dans l’idée que nous nous faisons de Dieu que se produit une transformation : il faut passer du dieu de la philosophie et de la sagesse au Dieu manifesté en Jésus Christ.
La Croix est une révélation ; sur elle meurt le dieu qui répond à nos désirs, le dieu magique qui récompense celui qui se croit juste et punit celui que nous estimons pécheur.
La Croix n’est par une récompense, elle est le salut ; c’est ce qu’affirme la foi : « il est mort pour nos péchés ».
Cette expression, «mort pour nos péchés», a plusieurs sens dans la Bible.
D’abord, Jésus est mort «à cause de…, du fait de nos péchés, victime de nos péchés».
Le péché contre Dieu, c’est l’incrédulité, et Jésus est aussi victime de ce péché collectif des hommes, il meurt du refus opposé à Dieu, ou bien de ne pas correspondre à ce que les hommes voudraient que soient Dieu et son Messie.
Alors, on préfère le tuer plutôt que de se laisser convertir ; il est si confortable de se faire un dieu à sa correspondance plutôt que de l’accueillir tel qu’il se donne.
D’autre part, « mort pour nos péchés », signifie que Jésus a assumé notre incrédulité elle-même.
Il a assumé en lui la «recherche» religieuse, la «recherche» de Dieu ailleurs que par les sentiers balisés du judaïsme.
Jésus s’interroge sur les moyens à employer pour accomplir sa mission ; rappelez-vous l’épisode des tentations. Dans la passion, il a connu et vécu l’échec.
En cela aussi, «Jésus est mort pour nos péchés» : par l’épreuve qu’il a subie, il a porté sur la croix tous nos péchés d’incrédulité pour les détruire dans sa mort acceptée comme ultime témoignage de foi.
Il désigne ce qu’est l’acte de foi, non de magie et de solution immédiate, mais de recherches et d’interrogations.
« Mort pour nos péchés » Jésus ouvre le salut et l’amour au-delà des bornes et des frontières, c’est pour tous que Jésus est mort, parce que, comme l’écrira saint Paul, « tous les hommes sont pécheurs ».
Dieu seul nous justifie, et c’est sur la croix et par la croix que ceci se réalise.
Le même saint Paul pourra dès lors proclamer : ‘’tous seront sauvés par l’obéissance d’un seul’’ (cf. Rm 5).
Nous croyons ensuite en l’efficacité de la mort de Jésus : il est mort «pour nous», pour nous réconcilier avec Dieu.
Dieu pardonne le péché d’incrédulité et d’idolâtrie, il chasse cet esprit du cœur de ceux qui mettent leur confiance dans le Christ.
Il dévoile les idoles et révèle le vrai Dieu, le Dieu du salut gratuit et radical
Enfin « mort pour nos péchés » dit un acte de substitution : Jésus est mort à notre place.
Jésus fait de sa mort l’expression absolue et parfaitement libre de son «oui» à Dieu.
C’est donc le péché qui meurt sur la croix, le péché, c’est-à-dire le refus absolu de Dieu.
Jésus offre sa mort à Dieu pour tous les hommes, il sacrifie sa vie à sa mission.
C’est par cet acte de foi et de parfaite humilité que le monde est sauvé.
La mort du Seigneur exprime le «oui» absolu, sans condition, des hommes à Dieu, un ‘’oui’’ qui se retourne en un ‘’oui’’ de Dieu aux hommes.
Cependant, tout reste à faire ! Personne ne sera sauvé sans un acte de libre participation à la foi du Christ.
Le Christ rend cet acte de foi possible : sur la croix, il remet l’Esprit ; sur la croix, il a donné, une fois pour toutes l’Esprit Saint, l’Esprit qui murmure au cœur de chacun de nous : « viens vers le Père ».
