Messe Chrismale : homélie de Mgr Giraud.
Homélie du 4 avril 2023 à Sens - Lc 4,16-21
« Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres… remettre en liberté les
opprimés… » Comment entendre ces paroles ? Comment se sentir concerné par leur ambition
sans perdre confiance devant l’immensité de la tâche ? Écoutons bien : Jésus ne dit
pas « Allez libérer les opprimés… ». Il explique simplement qu’« aujourd’hui s’accomplit ce
passage de l’Écriture. » Jésus affirme donc un accomplissement qui LE concerne. Et,
effectivement, nous avons dans ces mots la parfaite description de sa vocation originelle,
singulière et ultime. C’est donc à travers la Parole de Dieu qu’il révèle la mission qui lui est
donnée, le sens de sa venue parmi les siens : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le
Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. »
Jésus, le Verbe incarné, s’exprime naturellement à travers la Parole de Dieu ; Jésus, le Verbe
éternel, vient bouleverser les temporalités. Il ouvre l’aujourd’hui sans fin d’un
accomplissement des promesses d’Alliance entre Dieu et l’humanité.
En faisant de nous tous ses disciples, le Christ nous associe à cet accomplissement. Il
nous revient donc d’entrer dans sa manière de découvrir notre vocation en comprenant
parfaitement le sens de l’Évangile que nous venons d’entendre. Comme le Christ, nous
pouvons scruter les Écritures en y cherchant non seulement des repères et des règles, mais
surtout ce qui nous semble correspondre à notre mission. C’est d’ailleurs ce que nous
demandons un peu aux catéchumènes le jour de leur appel décisif : choisir une phrase
biblique qui les a marqués. Mais cette lecture ne peut s’accomplir seul. Chaque vie est
différente : comment savoir que cet appel à faire valoir ce que nous considérons comme le
meilleur de nous-même correspond à une vocation, c’est-à-dire à un appel ? Comment vérifier
la solidité d’une telle conviction ?
C’est tout le sens de l’Église, de ce peuple de prêtres, de prophètes et de rois que
forment tous les baptisés. Ce temps de bicentenaire pour notre diocèse nous donne de
retrouver de l’enthousiasme, de rendre grâce pour tous les fidèles du Christ qui, dans l’Yonne,
ont trouvé leur vocation dans l’annonce de l’Évangile, la célébration de la foi chrétienne, le
service de leurs frères. Aujourd’hui comme hier, cette vocation peut se rencontrer en ayant
soin d’une vie de famille au quotidien, ou dans la fidélité à un travail. Elle peut répondre au
défi plus singulier d’une mission humanitaire, d’une association à lancer, d’une attitude à
promouvoir, de mettre à disposition des talents manuels, artistiques ou intellectuels. Pour
certains, tout cela conduira à une vie toute tournée vers la prière, comme les moines, les
moniales et plus largement tous les consacrés ; pour d’autres, l’accomplissement sera dans
une vie de ministre ordonné, ou institué. Chacun de nous s’est sans doute questionné sur le
sens de sa participation à la mission de l’Église. Mais, de façon plus synodale, ne devons-nous
pas considérer que tous ceux que nous rencontrons ont, d’une façon ou d’une autre, la
capacité de participer pleinement à l’oeuvre de Dieu ? Même le plus faible, en apparence, peut
remplir une mission, et a son importance. Au-dessus de nos têtes, nous distinguons à peine
certaines clés de voûte, mais ce sont bien elles qui font tenir, par leur solide fidélité,
l’ensemble de l’édifice. Combien de chrétiens fervents n’arrivent pas à trouver leur vocation,
ce pour quoi ils se sentent faits, et se contentent de répéter celle des autres ? Combien
d’hommes et de femmes apparemment peu concernés par la vie de l’Église s’y investiraient
généreusement si nous allions à leur rencontre ? La vocation nous semble au principe d’une
vie, mais c’est bien à la fin qu’elle se révèle le mieux : cela demande donc de ne jamais cesser
de la chercher. Notre vocation est toujours devant nous, car le Christ est devant nous. Bien
plus comme l’écrivait saint Paul VI, « le Christ est tout pour nous ».
L’aujourd’hui de Dieu n’ignore pas toutes les difficultés de notre temps. Et nous
devons pareillement saisir chacun dans ses préoccupations. Quand Jésus parlait, il tenait
compte de son être, mais aussi des foules et des disciples. Il tenait compte de leur manière de
pratiquer leur foi, il tenait compte de leurs divisions, de leur état, de leurs blessures ou
maladies. Comment Jésus parlerait-il de son Père, de sa miséricorde aujourd'hui ? Il le ferait
probablement en écoutant ce monde qui pense pouvoir vivre ordinairement sans Dieu, après
Dieu, comme si Dieu n’existait pas. Le Christ nous demande donc de trouver, comme lui, les
mots et les gestes qui serviront à sa révélation. Pour cela il nous invite à partir des questions
réelles des autres, en particulier de ceux qui nous apparaissent comme les plus différents.
Rendre intelligible le message du Christ, c’est la manière par excellence de lui être fidèle.
N’imitons pas ceux qui ne cherchent qu’à répéter des idées hors sol, hors temps, hors
dialogue. Imitons Celui qui a voulu prendre notre humanité et lui a confié des paroles
éternelles, en lui parlant en un temps donné, en un lieu précis, non choisi.
Pour cela, il nous faut trouver et nourrir sans cesse, par la lecture des Écritures, notre
vocation spécifique. Elle se construit aujourd’hui. Comme je le rappelais ici-même le 1er
octobre et comme en témoigneront les confirmands adultes au lundi de Pentecôte, l’Esprit
continue de nous consacrer pour proclamer les merveilles de Dieu, pour voir les bontés du
Seigneur sur la terre des vivants, pour soigner, pour consoler, pour donner espoir. Chaque
baptisé doit trouver son sacerdoce, non en rivalité avec le sacerdoce presbytéral, mais comme
un enrichissement. Nous avons tous, à la suite du Christ, grand Prêtre et bon Pasteur, un
sacerdoce commun qui demande à s’écrire avec notre chair et notre sang, avec des rameaux et
des épines. Ce sacerdoce commun a besoin de s’incarner dans chaque vie. C’est lui qui doit
faire signe. Les divisions qui minent l’Église comme toute communauté humaine passeront.
Le corps ecclésial comme l’humanité n’auront pas grandi de ces vaines querelles mais de
chaque homme et femme qui aura répondu à l’appel de sa conscience, à sa vocation de
baptisé. Frères et Soeurs, le Christ a besoin de toutes les pierres pour bâtir l’Église : les belles
et les usées, les martyrisées et les cassées, les cachées et les rejetées. Il achèvera d’embellir
par sa gloire ce qui n’a parfois ni beauté ni éclat. Aussi longtemps que retentit
l’« aujourd’hui » de Dieu, sachons donc être fidèles à notre vocation d’éternité, celle qui vient
de Jésus Christ, « notre Seigneur et notre Dieu, notre frère et notre joie » pour les siècles des
siècles.