3ème dimanche de Pâques
3 ème Dimanche de Pâques 2025 / OZ 03 SO 25/ OA
Olivier Artus
L’itinéraire de Pierre, tel que nous le décrivent les lectures que nous propose la
liturgie de ce troisième dimanche de Pâques, l’itinéraire de Pierre nous invite à
nous interroger sur notre propre itinéraire de foi, sur notre propre relation de foi
avec le Christ.
Tous commence au bord du lac de Tibériade. Pierre et quelques disciples ont
repris leurs activités, comme si rien ne s’était passé. La rencontre de Jésus, le
chemin qu’il ont effectué avec lui étaient donc une parenthèse. Pierre dit : « Je
m’en vais à la pêche ». Autrement dit, je reprends ma vie d’avant.
Et Pierre mettra du temps à reconnaître le Christ ressuscité qui vient à sa
rencontre. D’ailleurs, il n’y parviendra pas seul. C’est grâce à Jean qu’il
l’identifie. Le Christ ressuscité qui passe sur le chemin de nos vies, et que
parfois, comme Pierre, nous ne reconnaissons pas.
La suite du récit est assez subtile. Et il faut regarder de près le texte grec de
l’Évangile de Jean. Jésus demande une première fois à Pierre « M’aimes-tu ? « .
le verbe grec est le berbe « agapaô ». « M’aimes-tu absolument, m’aimes-tu
gratuitement ? ». La réponse de Pierre est « Oui, Je t’aime ». Mais le verbe est
différent : « philéô ». On pourrait traduire, « Oui, je t’aime bien, je t’aime
sincèrement ». Et l’on comprend mieux pourquoi le Christ renouvelle sa
question : « Pierre m’aimes-tu totalement ? » Agapaô. M’aimes-tu de tout ton
être ? Et Pierre répond de nouveau « philô se ». « Je t’aime bien » ou « Je t’aime
beaucoup ». Alors, le Christ ressuscité effectue un déplacement dans la
formulation sa question. Il répète une troisième fois « M’aimes-tu », mais en
utilisant, cette fois-ci, le verbe philéô.
« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu » ? On pourrait traduire « M’aimes-tu à la
mesure dont tu es capable ? ». Et Pierre répond, « Oui, je t’aime ».
Cette scène nous rappelle quelque peu cette autre scène de l’Évangile de Jean,
que nous découvrions dimanche dernier, la scène de la rencontre entre Jésus et
Thomas. Thomas n’arrivait pas à croire en la résurrection, et Jésus, littéralement,
allait le chercher là où il se trouvait, dans son manque de foi, et il le ramenait
dans la communauté de ceux qui croient, les disciples.
C’est un peu la même qui se passe, sur le plan relationnel, dans cette rencontre
entre Pierre et Jésus : Jésus va finalement « chercher » Pierre là il se trouve.
Jésus assume la capacité limitée de Pierre à aimer. Et il le rejoint.
Et évidemment, la lecture du livre des Actes des Apôtres, que nous avons
entendue en premier, tranche avec le récit de l’Évangile de Jean. Le personnage
de Pierre a pris le leadership du groupe des Apôtres, et le récit nous le décrit
comme entièrement donné à sa mission, cette mission qui est de rendre
témoignage en toutes circonstances, même les plus périlleuses, au Christ
ressuscité.
Pierre est passé d’un amour limité, d’un amour à la mesure humaine, à un amour
absolu du Christ, à un amour exercé dans la force de l’Esprit du Ressuscité. Et
Pierre assume désormais une mission qu’il n’aurait jamais, lui-même, imaginée.
C’est d’ailleurs ce que lui annonçait Jésus ressuscité, dans la rencontre du lac de
Tibériade : « Quand tu seras vieux, c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour
t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. Là où tu ne voudrais pas aller ».
L’itinéraire de Pierre, c’est sans doute l’itinéraire de toute vie de foi. Bien sûr,
chacun d’entre nous ne reçoit pas une mission de gouvernement dans l’Église,
mission de gouvernement qui est celle de Pierre. Mais, à n’en pas douter, chacun
d’entre nous, à la mesure de ses talents, reçoit une mission, et fait l’objet d’un
envoi qui, parfois, est aussi surprenant que celui de Pierre.
Comme pour Pierre, tout commence par la rencontre du Ressuscité. Pierre était
un compagnon de Jésus, et pourtant, l’Évangile de Jean semble nous dire que,
pour Pierre, avec la Passion et la mort du Christ, tout s’était arrêté. Pierre avait
reconnu le charisme de Jésus, il avait décidé de le suivre, mais la mort du Christ
en Croix avait marqué la fin de l’aventure.
Et pourtant, le Ressuscité se tient sur sa route. Discrètement. Le Christ ne passe
pas en force, il laisse à Pierre le temps de le reconnaître petit à petit. Le
Ressuscité qui se tient également sur notre route à nous, et qui, comme à Pierre,
nous laisse les signes discrets de sa venue, de son passage. Le premier temps de
toute démarche de foi est de reconnaître le Christ ressuscité. Et comme Pierre a
besoin de Jean pour le reconnaître, nous avons, nous aussi, parfois besoin d’une
communauté pour reconnaître le Christ à l’œuvre dans notre vie.
La deuxième étape est celle de l’engagement. Il s’agit de nouer une relation
authentique avec le Ressuscité. Et Pierre nous apparaît ici partagé, comme nous
sommes nous-même souvent partagés. Entrer en relation avec le Christ, oui, bien
sûr. Mais jusqu’où ? Jusqu’où accepter de le suivre ? Aimer le Christ, oui,
l’aimer vraiment, oui. Mais l’aimer totalement ? Beaucoup de choses se jouent,
dans notre vie de foi, dans le passage du philéô — aimer sincèrement — à
l’agapaô, aimer jusqu’au bout en toute gratuité.
En toute gratuité. Effectivement, comme tout amour véritable, l’amour du Christ
ne donne aucun avantage, aucun bénéfice. Nous aimons Jésus, parce qu’il est
Jésus.
Et c’est de la qualité de ce lien avec le Christ que dépend notre capacité à
répondre à son appel, à son envoi en mission. Aucun appel, aucun envoi en
mission n’est semblable aux autres. Et il ne faut bien entendu pas réduire l’appel
et l’envoi en mission aux appels spécifiques aux ministères ordonnés ou
institués, ou à la vie religieuse. Trop souvent, on ne pense l’engagement chrétien
que dans un cadre institutionnel. Celui-ci est très minoritaire en termes de
vocation. Les Ministères sont au service des toutes les vocations qui se déploient
dans le peuple chrétien, des vocations qui, par leur nombre et par leur ampleur,
dépassent les Ministères.
Tous les chrétiens se trouvent appelés par le Christ, et tout chrétien se
trouve envoyé, la plupart du temps dans son propre milieu de vie, pour y rendre
compte de sa relation avec le Christ.
Il me semble que le XX ème et le XXI ème siècles ont été particulièrement
inventifs dans la découverte et dans la définition de vocations et de missions de
personnes laïques, des vocations vécues au nom du Christ. Elles se déroulent
parfois dans un cadre associatif. Je pense ici l’Association pour l’Amitié qui
réunit dans un même lieu de vie des personnes volontaires et de personnes sans
domicile fixe. Je pense à la Communauté de Sant’Egidio, mouvement laïc dédié
à la lutte contre la pauvreté et pour la paix, Je pense à ATD quart monde. Nous
avons tous en tête ces exemples d’engagements dans la société, au nom du
Christ, qui ont pour but d’y faire rayonner de la joie du Christ dans la force de
l’Esprit.
À chacune et à chacun d’entre nous, en fonction de notre propre situation,
d’identifier et de discerner les appels du Christ ressuscité aujourd’hui. Ne
doutons pas, que, comme Pierre, ces appels peuvent nous emmener là où ne
pensions pas aller, là où nous ne voulions pas aller.
Seigneur tu nous invites à t’aimer. À t’aimer vraiment. À t’aimer
gratuitement. Apprends-nous à reconnaître les lieux et les situations dans
lesquels peut se déployer cet amour. Donne-nous la force de ton Esprit. Amen.