Homélie du 19ème dimanche ordinaire
19 ème Dimanche ordinaire 2025 / JK 19 SO 25
Olivier Artus
Il existe une continuité, une complémentarité entre les textes de l’Ancien
Testament et les Évangiles que la Liturgie nous propose Dimanche après
Dimanche. Ces textes nous permettent de mieux connaître Dieu, de mieux
découvrir les traits sous lesquels il se révèle à nous, de mieux percevoir ce que
l’on pourrait appeler « l’identité de Dieu ».
Dans le livre de la Sagesse, un texte assez tardif du Premier Testament, puisqu’il
a été rédigé à peine cinquante ans avant Jésus-Christ, dans le livre de la Sagesse,
Dieu est présenté comme un libérateur, Celui qui a délivré son peuple de la
captivité en Égypte. Et c’est bien d’une libération que nous parle également
l’Évangile de Luc, mais non plus d’une libération politique, mais d’une
libération qui peut concerner toute personne qui rencontre le Christ, si elle
consent à se rendre vraiment attentive à son message.
Le Christ part d’un constat. Beaucoup de ses contemporains, et même de ses
disciples, sont comme prisonniers des biens de ce monde. Acquérir la sécurité
que procure l’aisance financière. Accumuler des biens. Et finalement faire de
leur possession le centre de l’existence. C’est cette attitude que le Christ
remarque chez beaucoup de ses contemporains. Et Jésus les alerte sur les limites
d’un tel choix de vie :
- D’une part, les biens peuvent rendre prisonniers ceux qui croient les
posséder. Qui possède qui ? Est-ce le propriétaire qui possède ses propres
biens, ou est-ce que ces biens ne rendent pas ce propriétaire dépendant de
ses richesses ? Première limite, l’argent dont beaucoup pensent qu’il
procure une sécurité peut devenir une prison, une prison dont Jésus invite
à se libérer.
- Seconde limite : ces biens sont fragiles, friables et provisoires : pour
prendre l’expression imagée de Jésus, les richesses sont à la merci du
premier voleur, et peuvent être fragilisées, mitées.
La critique de Jésus ne porte pas tant sur l’argent en tant que tel, mais sur le
fait de faire de l’argent, de la possession, le premier objectif de l’existence.
Ceux qui se donnent cet objectif sont alors emprisonnés et passent à côté de
l’essentiel, l’essentiel qui est la venue du Royaume de Dieu.
En effet, toute la prédication de Jésus en Galilée est centrée sur l’annonce de
la venue du Royaume de Dieu. Par sa Parole et par ses actes, Jésus vient
incarner l’irruption de cette réalité nouvelle du Royaume de Dieu dans notre
monde.
Notre monde ne trouve pas sa fin ni son sens en lui-même, mais dans un
Autre, qui lui donne son sens : cet Autre est le Dieu de Jésus-Christ. Et Jésus
invite ses disciples à préparer la venue du Royaume de Dieu, c’est-à-dire de
la rencontre plénière et définitive entre Dieu et le monde. Il faut donc veiller.
Veiller : c’est le thème central de la seconde partie de l’Évangile. Mais alors,
comment veiller ? Comment faire preuve de vigilance et préparer ainsi la
venue du Royaume ? La réponse de Jésus est claire : en devenant serviteurs
de notre prochain.
Jésus invite ses interlocuteurs à changer de logique. À abandonner une
logique purement matérialiste, où seule la possession des biens viendrait
donner un sens à l’existence, oui abandonner cette logique matérialiste et
adopter une logique de gratuité, ou, pour reprendre les mots de l’Évangile,
adopter une logique de service. Entrer avec notre prochain, quel qu’il soit,
dans une logique de gratuité, comme Jésus lui-même l’a fait, en entrant
gratuitement en relation avec tous ceux qu’il trouvait sur son chemin, riches
et pauvres, malades et bien portants, juifs et païens.
En contemplant Jésus à l’œuvre sur les chemins de Galilée, nous comprenons
que lui, le Fils de Dieu, est venu nous révéler, nous faire connaître un Dieu
qui est totalement gratuité, un Dieu qui se donne à l’humanité.
Dieu le Père, que vient révéler Jésus-Christ, Dieu le Père est un Dieu qui
nous surprend : dans le récit évangélique que nous venons d’écouter, Jésus
utilise la comparaison du maître parti assister à des noces, et de ses serviteurs
qui veillent pour l’attendre. Quoi de plus normal pour des serviteurs ? Mais le
récit évangélique bascule en décrivant l’attitude du maître vis-à-vis de ses
serviteurs à son retour de voyage : le maître, qui représente ici Dieu lui-
même, le maître se met au service de ses serviteurs. Il prend la tenue de
service et les sert à son tour. Notre Dieu nous invite à la gratuité et au service,
parce qu’il est Lui-même le Serviteur par excellence.
Et c’est cela que nous célébrons à chaque Eucharistie : en Jésus-Christ, Dieu
s’est fait notre serviteur, et à chaque Eucharistie, il nous invite à sa table.
L’Évangile que nous venons d’entendre nous aide donc à découvrir ou à
redécouvrir un Dieu inattendu, qui se fait serviteur. Mais comment demeurer
en relation avec Lui ? Qu’est-ce que Dieu attend de notre part ?
C’est le verbe « veiller » grègoreîn, en grec, que l’Évangile utilise pour
répondre à cette question. Les disciples du Christ, dont nous sommes, les
disciples du Christ sont invités à demeurer vigilants. Demeurer vigilants,
c’est-à-dire demeurer en tenue de service. Ne jamais laisser tomber le souci
du prochain, le souci de celles et ceux qui sont proches de nous, qui sont,
quelle qu’en soit la raison, dans notre entourage, et cela sans acception de
personnes.
Ne jamais nous replier sur notre pré carré, mais demeurer ouverts aux autres,
c’est l’invitation de l’Évangile, et c’est la juste attitude de toutes celles et de
tous ceux qui préparent l’avènement du Royaume de Dieu. Ce Royaume, qui
était attendu comme imminent par les disciples du Christ, et que nous
attendons toujours, 2000 ans après. Le risque de cette attente pourrait être
l’affadissement de la foi, le déclin de l’espérance, et la disparition de la
charité.
C’est déjà à ce risque que cherche à répondre la lettre aux Hébreux, en
prenant l’exemple d’Abraham, Abraham qui, sur la seule Parole de Dieu,
s’est mis en route, a abandonné toutes ses sécurités, parce qu’il a compris que
le seul chemin de bonheur était la relation d’alliance qu’il avait nouée avec
Dieu, parce qu’il a eu foi en Dieu.
« La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître
des réalités qu’on ne voit pas » écrit l’auteur de la lettre aux Hébreux. Il en
va de la foi comme de l’amour. C’est un don précieux qui nous est fait par
Dieu lui-même, un don qui nous rend capables, non seulement de croire en
Jésus-Christ, mais également de faire nôtres les attitudes mêmes de Jésus :
l’amour gratuit du prochain, le choix du service du prochain.
Seigneur Jésus, tu nous invite à être et à demeurer des veilleurs dans un
monde matérialiste, dans un monde où le chacun pour soi et la loi du plus fort
semblent régner en maîtres. Que notre foi demeure vivante, pour que nous
soyons des témoins crédibles de ta parole et de ton royaume. Accueille nous
à la table de ton Eucharistie pour que nous y trouvions les forces nécessaires.
Amen.