Homélie Trinité
Trinité 2025 / Dreifaltigkeit
Olivier Artus
Ce qui caractérise la culture contemporaine, c’est une prétention de l’humanité à
l’autosuffisance. Elle s’est exprimée au XXème siècle dans les pays
communistes par des mots d’ordre explicites : par exemple Enver Hodxa, qui
dirigeait l’Albanie communiste, avait donné comme slogan au pays : « Compter
sur ses propres forces ». Autrement dit, ne pas compter sur les autres.
Aujourd’hui, au XXIème siècle, dans un monde devenu très majoritairement
libéral et capitaliste, cette illusion de l’autosuffisance n’a pas disparu. On
pourrait même dire que l’être humain est devenu sa propre idole. La publicité ou
l’actualité ne cessent de nous vendre des modèles, des personnalités présentées
comme des exemples : modèles de réussite, modèles esthétiques, femmes et
hommes providentiels censés avoir construit eux-mêmes leur destin.
L’indépendance, l’autosuffisance sont à la mode, et il n’y a pas de place pour
l’échec, pas de place pour les plus faibles, pas de place pour ceux qui sont en
difficulté. Malheur à celles et ceux qui n’ont pas un âme de leader.
Or, précisément, notre foi en Dieu Trinité nous conduit à une compréhension de
l’humanité et à une compréhension de l’existence qui sont strictement l’inverse
de ces modèles contemporains.
Dieu Trinité. Dieu Trinité, c’est l’affirmation que le Père ne tient que par
l’amour du Fils, et que le Fils ne tient et ne se relève que par l’amour du Père.
L’Esprit d’amour qui unit ces deux personnes — le Père et le Fils — l’Esprit
d’amour est une personne divine qui aspire à se déployer largement.
Nous pourrions dire : « En quoi cela nous concerne-t-il » ? Effectivement, dans
les représentations de l’Ancien Testament, et dans la vision du cosmos qui est la
sienne, Dieu est en haut, Dieu est au firmament, inaccessible. Et nous
conservons, d’ailleurs, dans le « Notre Père », une trace de cette ancienne
géographie de la foi : « Notre qui es aux cieux ».
C’est l’incarnation, c’est la venue de Dieu en notre monde, en Jésus-Christ, c’est
l’incarnation qui casse cette distance. Emmanuel, disons-nous au temps de Noël.
Immanu-El, en Hébreu : « Dieu est avec nous ». Oui, en Jésus-Christ, Dieu nous
a rejoints, Dieu est avec nous, et la Trinité devient une réalité, une réalité qui
nous est proche, et qui a des conséquences sur notre manière même de
comprendre, de comprendre non seulement notre relation avec Dieu, mais
également les relations humaines.
Si nous lisons l’Évangile de Jean qui nous est proposé en cette fête de la Trinité,
nous comprenons que Dieu, en lui-même, Dieu est don. « Le Père me glorifiera,
dit Jésus, car il recevra ce qui vient de moi. (…) Et tout ce que possède le Père
est à moi ». Oui le Père se reçoit du Fils, et le Fils se reçoit du Père, et en
quelque sorte, chacune de ces deux personnes de la Trinité vit du don de l’autre.
Ce don d’amour qui est lui-même une Personne dont la vocation est de rayonner
au plus large : toujours dans l’Évangile de Jean : « L’Esprit reçoit ce qui vient de
moi, dit Jésus, Il reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître ».
Autrement dit, éclairés par l’Esprit, les disciples du Christ comprennent qu’être
Chrétien, c’est accepter de recevoir d’un autre, c’est accepter de se recevoir d’un
autre.
Nous nous recevons tous d’un autre : Dieu qui nous a donné la vie. Dieu qui
nous précède, et qui a choisi de se donner en créant le monde et en se livrant au
monde. Et cette logique du don — cette logique qui caractérise Dieu lui-même,
qui caractérise la relation entre les personnes de la Trinité, qui caractérise le lien
qui se tisse entre le Christ et l’humanité — cette logique du don, nous sommes
invités à l’adopter dans les relations humaines. Il s’agit pour nous de passer
d’une illusion — l’illusion de notre autonomie, l’illusion que nous ne pouvons
compter que sur nos propres forces — oui passer de l’illusion de l’autonomie à
la réalité de l’interdépendance, à la réalité du don réciproque.
Reconnaître le don des autres : reconnaître que ce que nous sommes, et que ce
que nous avons, nous l’avons reçu. Nous avons reçu la vie, nous avons reçu un
certain nombre de talents, qui nous ont permis d’acquérir des biens. Et la
tentation est grande de considérer tout cela — notre vie, nos talents, nos biens —
de considérer tout cela comme notre propriété exclusive.
Reconnaître ce qui est à nous comme un don qui nous précède nous permet
d’entrer dans une logique de partage. Ayant reconnu les dons que nous avons
reçus — les dons de Dieu, les dons de nos proches — ayant reconnu ces dons,
nous voici à notre tour capables de donner, de donner gratuitement sans rien
espérer en retour.
Et nous voyons ici se construire, au nom de notre foi chrétienne, une autre
proposition de société : non plus la société du chacun pour soi, non plus la
société de l’autonomie absolue, mais une société où le partage et le don de soi
sont reconnus comme les conditions mêmes du bonheur. Nous voyons ainsi à
quel point croire en la Trinité a des conséquences pratiques, a des conséquences
sur notre vie de tous les jours.
Mais comment passer d’une logique de l’autonomie absolue, ou du chacun pour
soi, à une logique du don. Est-ce que cette perspective n’est pas totalement
utopique, totalement irréaliste ? Est-ce que nous en sommes capables ? Capables
de lâcher prise, en quelque sorte.
La lettre aux Romains ne répond pas directement à ces questions, mais elle nous
apporte des éléments importants pour les réfléchir : c’est par le don de la foi,
c’est par la grâce de la foi, écrit Paul, c’est par la grâce de la foi que nous
sommes rendus capables d’entrer dans la logique du don. Notre foi n’est pas le
résultat d’une conquête personnelle, ni le résultat de notre propre raisonnement.
Notre foi est avant tout un don de Dieu. Un don de Dieu qui nous précède, et qui
appelle notre réponse, notre « oui ».
Pour reprendre les termes de Paul, Dieu répand l’amour dans nos cœurs, c’est-à-
dire qu’il nous rend capables d’aimer. Il nous rend capables d’aimer, à condition
que nous y consentions.
Nous voici donc invités à franchir trois étapes successives, trois étapes qui
balisent, jour après jour, la vie spirituelle de tous les Chrétiens, notre vie
spirituelle :
- Première étape : reconnaître que Dieu nous précède, et savoir le remercier
de tous les dons qu’il a nous a faits ;
- Deuxième étape : croire que Dieu Trinité nous rend capables d’aimer,
nous rend capables d’entrer à notre tour dans un mouvement et dans une
logique de don :
- Troisième étape enfin, et celle-ci ne dépend que de nous seuls : franchir le
pas, et accepter d’entrer dans cette logique de don, cette logique selon
laquelle nous cessons d’être les propriétaires de notre propre vie, en
reconnaissant que nous en sommes les simples donataires, appelés nous-
aussi à donner largement.
Que cette fête de la Trinité soit pour nous l’occasion d’entrer plus profondément
dans la connaissance de Dieu, et de mettre en pratique dans notre vie cette
connaissance. Amen.