Homélie du 20ème dimanche ordinaire
20 ème Dimanche Ordinaire 2025 / JK 20 SO 25
Olivier Artus
Les premiers mots du Pape Léon XIV, à la loggia de St Pierre de Rome furent :
« La paix soit avec vous ». C’est également la salutation liturgique réservée aux
évêques, au début de chaque Eucharistie. Et ce vocabulaire de la paix se
retrouve abondamment dans le Nouveau Testament : dans les béatitudes de
l’Évangile de Matthieu : « Heureux les ouvriers de paix, ils seront appelés fils de
Dieu », ou encore dans la lettre aux Éphésiens : « Le Christ est notre paix ».
« Lui qui établit la paix par le sang de sa Croix », c’est la formule de la lettre
aux Colossiens (Col 1,20).
Comment comprendre alors, sur cet horizon — le Christ est notre paix —
comment comprendre alors la finale de l’Évangile que nous venons
d’entendre — c’est Jésus qui parle : « Pensez-vous que je sois venu mettre la
paix sur le terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Désormais, cinq
personnes de la même famille seront divisées, etc… ». La lecture du livre de
Jérémie et celle de la lettre aux Hébreux vont nous aider à mettre en perspective
cette parole de Jésus.
Le livre de Jérémie, tout d’abord. Il faut le resituer dans son contexte historique.
Nous sommes dans la dernière année du Royaume de Juda et du règne de
Sédécias, au début du VI e siècle avant notre ère. La ville de Jérusalem est
assiégée par Babylone, et son roi, Sédécias, refuse de se rendre. Et pourtant le
prophète Jérémie invite, de manière apparemment paradoxale, il invite le peuple
à rendre les armes.
La réaction du roi est immédiate. Jérémie est enfermé dans une citerne, et il s’en
faut de peu qu’il perde la vie. Jérémie sera libéré. Jérusalem perdra la bataille et
sera détruite. Ce qui intéressant dans cet épisode, c’est que Jérémie, le prophète
de Yahvé, Jérémie n’épouse pas l’opinion des autorités de Jérusalem, ni de la
majorité de sa population. Jérémie conteste les décisions du roi, car celles-ci ne
reposent que sur des considérations politiques à court terme, et laissent
totalement de côté la question de la fidélité du peuple d’Israël à son Dieu.
Jérémie reproche au roi d’avoir abandonné sa mission religieuse, et de ne mettre
son espérance qu’en des manœuvres politiques.
Ainsi, au nom de sa foi, et au nom de Yahvé, le prophète Jérémie assume un
conflit frontal avec l’autorité royale. Ce n’est certainement pas le choix le plus
facile pour lui. Considéré comme un opposant, il est maltraité et risque sa vie.
Ce choix risqué de Jérémie nous aide à distinguer différentes catégories de paix :
il y a la paix factice, ou plutôt la paix superficielle. Éviter de prendre tout risque,
et maintenir un calme de surface, au risque de trahir l’essentiel, c’est-à-dire dans
le cas de Jérémie, sa propre foi. Messager de Dieu, Jérémie, affronte les autorités
au nom de Dieu lui-même, pour parvenir à une paix qui soit conforme au
dessein de Dieu.
La lettre aux Hébreux nous ouvre à une autre dimension de la paix. La
dimension eschatologique. La dimension de l’histoire définitive de l’humanité.
Au cours de sa vie terrestre, le Christ n’a pas esquivé les conflits. Il a affronté
ses opposants — les pharisiens, les prêtres du temple de Jérusalem — il les a
affrontés au risque même de sa propre vie, jusqu’à la Croix. Le Christ l’a fait
pour apporter le salut : la Croix est le lieu où le Christ triomphe de la mort et du
péché. Ressuscité, il ouvre des temps nouveaux. Les temps du Royaume de
Dieu, des temps qui sont caractérisés pour une paix réelle et définitive, puisque
le combat contre la mort et le péché est désormais achevé.
Ce retour sur nos deux premières lectures nous a permis de distinguer deux
types de paix, qui ne sont pas du même ordre. Il y a ce que l’on pourrait appeler
la paix civile, ou la non conflictualité dans les rapports sociaux. Il ne s’agit pas
d’une véritable paix, mais plutôt d’un calme apparent. La question qui se pose
— elle se pose au prophète Jérémie, puis à Jésus lui-même — la question qui se
pose est de savoir dans quelles circonstances il est légitime de rompre ce calme
apparent. C’est à cette question que répond l’Évangile que nous venons
d’entendre.
La question que Jésus pose à ses interlocuteurs est précise : « Pensez-vous que je
sois venu mettre la paix sur le terre ? ». « Sur la terre ». Tout est dans cette
formule. La réponse est non. Car sur la terre, Jésus et ses disciples sont
immanquablement engagés dans un combat contre le mal et le péché.
Ce combat dans lequel nous sommes nous aussi engagés, en tant que disciples
du Christ. Un combat que nous menons également en nous-mêmes. Car notre
propre vie n’est pas irénique. Nous savons bien que nous avons à combattre, en
nous-mêmes, le mal et le péché. Nous ne connaissons pas la paix sur la terre, car
comme le dit si bien saint Paul dans ses lettres, nous sommes engagés dans le
même combat que le Christ, et, disciples du Christ, nous en prenons notre part.
Mais nous le faisons dans l’attente et dans l’espérance du Royaume. Mort en
Croix et ressuscité, le Christ est, pour ainsi dire, l’avant-garde d’un monde
définitif, caractérisé par la victoire sur le péché, et dès lors par une paix
profonde, véritable et définitive.
Ceci nous laisse, pour aujourd’hui, une question difficile : à quelles conditions,
sur quels critères allons-nous décider d’intervenir. De rompre un calme
superficiel, un calme superficiel qui n’est pas la paix, rompre un calme
superficiel au nom du Royaume de Dieu lui-même.
C’est une question qui se pose aux Chrétiens, dans l’histoire, dans des
circonstances en général très difficiles. Le Père Yves de Montcheuil, jésuite,
était professeur de Christologie à l’Institut catholique de Paris. Il décide en 1944
de rejoindre la maquis du Vercors, en devient l’aumônier et sera exécuté par les
SS. Décision de quitter le cadre tranquille de l’enseignement universitaire, pour
rejoindre le combat contre l’oppression. Dietrich Bonhoeffer décide de quitter
l’Église protestante officielle du Reich, qu’il estime compromise avec le régime
nazi, pour fonder l’Église confessante. Arrêté, il sera exécuté. Décision
d’affronter frontalement les autorités du Reich, en sachant que la mort est
probablement au bout du chemin.
Comme Jérémie, tous ceux qui se lèvent dans une attitude prophétique pour
dénoncer l’insupportable, prennent le risque de perdre leur vie. Mais l’Évangile
que nous venons d’écouter nous prévient contre l’endormissement. Il nous invite
à demeurer des veilleurs, et à savoir nous lever lorsqu’une situation, un
événement dans le monde nous semble atteindre l’insupportable, et contredire de
manière flagrante le projet de Dieu. L’Évangile nous invite à le faire avec nos
moyens, qui sont limités. Qui peuvent paraître dérisoires.
Le président de la conférence des Évêques de France, le Cardinal Aveline, et ses
deux vice-présidents, se rendent aujourd’hui même en Terre sainte, pour
exprimer leur soutien au Cardinal Pizzaballa, Patriarche de Jérusalem, dans une
situation extrême. Leur visite ne changera sans doute pas grand-chose. Mais ils
se sont levés, et il n’est pas insignifiant que le premier geste public de cette
nouvelle présidence de l’épiscopat français soit celui-là.
Seigneur, nous aspirons tous à la Paix, à la paix profonde et véritable que tu
nous apportes. Car tu es le salut. Aide-nous, là où nous sommes, à combattre le
mal sous toutes ses formes, et d’abord dans notre propre vie. Amen.