Homélie de Noël
Noël 2025 / Weihnachten 2025
Olivier Artus
Les lectures de la liturgie de Noël nous proposent un véritable itinéraire, allant
de la nuit de Noël à la célébration du jour de Noël. Un itinéraire de foi, un
itinéraire qui nous fait visiter le cœur même de notre foi : Dieu s’est fait proche,
Dieu a pris chair. Dieu a rejoint l’humanité, en empruntant le chemin de toute
vie humaine : la naissance, la fragilité de l’enfance, puis la vie adulte avec ses
choix et ses prises de responsabilité.
Mais pourquoi donc Dieu prend-il cette initiative ? Pourquoi donc Dieu rejoint-il
notre humanité ? Avant tout pour répondre à une immense souffrance, et à une
immense espérance. La souffrance que rencontre à un moment ou à un autre
toute vie humaine, et l’espérance que cette souffrance n’est pas le dernier mot de
notre existence.
Dieu s’est fait connaître à un peuple particulier, Israël, et ce peuple, dans ses
souffrances, dans les vicissitudes de son existence, dans ses espoirs aussi, ce
peuple est le reflet fidèle de l’humanité tout entière. C’est ce qu’exprime le livre
d’Isaïe. Le livre d’Isaïe est tout à la fois le reflet d’une souffrance, la souffrance
de Jérusalem menacée et détruite par les armées étrangères, la souffrance de
l’exil et de la déportation. Oui le reflet d’une souffrance, et en même temps
l’expression d’une espérance, d’une espérance qui s’énonce en deux mots :
justice et paix. Mais dans le livre d’Isaïe, cette espérance est avant tout politique.
L’espoir que les conditions politiques que connaît le peuple de l’ancien Israël, si
souvent opprimé, si souvent vaincu dans les guerres, l’espoir que ces conditions
politiques puissent s’améliorer, grâce à la venue d’un nouveau roi, ou encore par
la perspective d’un retour de l’exil, et d’une reprise de la vie à Jérusalem.
De siècle en siècle, de crise en crise, cette attente de l’ancien Israël a toujours été
la même : l’attente du salut, et l’attente d’un sauveur. Et Dieu répond à cette
attente en devenant lui-même l’un des membres du peuple juif. Il naît de Marie à
Bethléem. Et cette naissance, passée totalement inaperçue, cette naissance
constitue évidemment une réponse paradoxale à l’attente d’Israël et à l’attente
de l’humanité tout entière, à notre attente, qui est symbolisée et résumée par
l’attente de l’ancien Israël.
La situation du peuple juif, lors de la naissance de Jésus, est une situation
difficile, pour ne pas dire dramatique : d’une part, il y a l’occupation romaine,
sous l’autorité de l’empereur Auguste, et, d’autre part, le gouvernement
impitoyable d’Hérode, qui est le vassal des Romains. Pour répondre à ces défis
politiques, ne faut-il pas un chef, un roi puissant, capable de rendre au peuple
opprimé sa dignité ?
La réponse de Dieu aux attentes d’Israël, et aux attentes de l’humanité tout
entière, apparaît en total décalage avec la compréhension que le peuple juif avait
de la figure du Messie. On attendait puissance et grandeur, et Dieu prend chair
d’une manière presque anonyme, sous l’apparence la plus fragile qui soit, celle
d’un nouveau-né. Il y a de quoi nous faire réfléchir. De quoi nous faire réfléchir
sur ce qu’est le salut, et sur les moyens mis en œuvre par Dieu lui-même pour
réaliser notre salut.
En prenant chair sous les traits d’un nouveau-né, dans une ville perdue de la
Judée, et, faute de place, dans une mangeoire, d’après l’Évangile de Luc, Dieu
nous oblige à regarder ce dont nous nous détournons parfois : les plus petits, les
plus fragiles, tous ceux qui, socialement ne sont pas reconnus. Ce premier
mouvement qui nous est demandé, regarder ce dont, parfois, nous nous
détournons, ce premier mouvement est le premier pas qui nous mène vers le
salut. Il s’agit de transformer notre vision du monde et de la société. Il s’agit de
transformer notre regard. Aujourd’hui comme hier, les puissants, les forts, ceux
qui sont en totale réussite, attirent le regard. C’est sans doute encore plus vrai à
l’époque des réseaux sociaux où la notoriété dépend du nombre de followers, et
où la réputation d’une personne se confond avec ses succès en termes de
communication.
Au contraire Jésus va embrasser la condition humaine en se dépouillant de tous
les attributs de la puissance. Il nous enseigne ainsi l’humilité de Dieu. L’humilité
qui est la voie que Dieu choisit pour apporter au monde le salut.
Dès lors, nous comprenons que le salut, hier comme aujourd’hui, le salut ne
dépend pas de la venue de telle femme ou de tel homme providentiel, mais
d’une conversion authentique et profonde de chacune et de chacun d’entre nous.
Le salut débute lorsque notre regard sur la réalité du monde se transforme,
lorsque nous nous tournons vers l’enfant Jésus, dans toute sa fragilité, en
comprenant que nous sommes invités à avoir pour tout être humain le regard que
nous avons pour lui.
Il nous faut du courage pour parvenir à cette transformation de notre regard,
mais la contemplation de l’enfant Jésus peut nous en donner la force.
Oui, Dieu s’est fait homme sous les traits d’un enfant, dans des conditions
précaires, à Bethléem. Et portant, nous affirmons que cet enfant est vraiment
Dieu, Dieu créateur du monde, présent dès l’origine du monde. C’est également
l’affirmation du prologue de l’Évangile de Jean, que est l’Évangile du jour de
Noël. Ce premier chapitre de l’Évangile de Jean est comme décalqué du premier
chapitre du livre de la Genèse. Un des éléments que l’on retient rarement de ce
premier chapitre de la Genèse, c’est la douceur de l’acte créateur de Dieu. Dieu
crée le monde et l’humanité par sa parole, et il invite l’humanité qu’il a créée à
la douceur, à des relations pacifiques avec les animaux et avec la nature.
De la même manière, Jésus, nouveau-né, est l’image même de la douceur. Et
c’est peut-être là que se joue notre combat spirituel. Dans le choix de la douceur.
Le premier chapitre de l’Évangile de Jean nous indique que le monde est
partagé. Il ne reconnaît pas en Jésus le sauveur, il ne se met pas à l’écoute de sa
parole. Jésus, rejeté, devra vivre la passion sur la Croix.
Pourtant, certains le suivent : les Apôtres, les disciples, comme Marie-
Madeleine, que nous vénérons ici à Vézelay. Tous ont compris que l’itinéraire de
Jésus n’est pas un itinéraire politique. Tous ont compris que Jésus ne passera
jamais en force. Dieu fait homme, il est venu transmettre aux hommes le regard
de Dieu lui-même. Et ce regard est un regard de douceur.
C’est peut-être cela la frontière invisible qui fracture le monde : une fracture
entre, d’un côté, celles et ceux qui veulent triompher par la force, par la
puissance — et la loi du plus fort est la loi de l’histoire humaine depuis les
origines, et puis, de l’autre côté de cette frontière invisible, il y a le choix d’un
regard qui fait grandir et qui fait vivre, le choix de l’humilité, de la paix, et de la
douceur.
Sans doute, cette frontière invisible passe-t-elle au milieu de chacune de nos
existences. En cette nuit/ ce jour de Noël, nous sommes invités à réveiller en
nous ce qui est de l’ordre de la douceur, de l’humilité, de la volonté de paix.
C’est le seul chemin du salut. Le Christ, Dieu fait homme, nous précède sur ce
chemin. Amen.