Homélie du 22ème dimanche ordinaire
22 ème Dimanche Ordinaire 2025 / JK 22 SO 25
Olivier Artus
Nous pourrions assez facilement faire une lecture moralisante des textes que
nous venons d’entendre : appel à l’humilité, appel à la modestie. Nous nous
sentons tous touchés par cet aspect de ces textes, car, bien sûr, ils nous prennent
en défaut.
Ils le font à une époque où il est devenu banal de s’afficher : afficher sa propre
vie sur les réseaux sociaux. La mode est aux influenceurs, à ceux qui
littéralement « se font voir », et tentent de cultiver leur propre popularité.
Bien sûr, les textes que nous venons d’entendre nous invitent à ne pas en rester à
une telle superficialité. Cependant, il me semble que leur propos va bien plus
loin, que leur propos est bien plus profond qu’un simple encouragement moral.
Ces textes nous interrogent sur ce qui a réellement le plus de poids, le plus de
valeur dans notre vie.
La lecture du Siracide, un texte écrit deux siècles avant Jésus Christ, le texte du
Siracide invite ses lecteurs à s’interroger sur la manière dont il convient de gérer
la réussite. Nous savons tous que la réussite crée des jalousies et suscite des
envieux, mais ce n’est pas le propos du Siracide. Le livre de Ben Sirac interroge
ceux qui réussissent sur leur manière de se présenter devant Dieu lui-même. Le
considèrent-ils encore vraiment comme leur Dieu. Leur réussite n’a-t-elle pas
pour conséquence de leur donner l’illusion d’être autosuffisants ? Bref de se
substituer à Dieu lui-même, en prenant la première place, en devenant leur
propre idole.
Il est d’ailleurs intéressant de voir qu’en français courant le mot « idole »
désigne aujourd’hui ceux qui ont acquis une réputation au-dessus de la
moyenne, un rayonnement particulier.
« Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser, tu trouveras grâce devant le Seigneur »
écrit Ben Sirac. En somme, pour trouver Dieu, il nous faut tout d’abord
consentir à une certaine nudité. Nous débarrasser de notre étiquette sociale, de la
manière dont la société nous perçoit. Devant Dieu, riches et pauvres, puissants et
faibles se retrouvent à égalité.
C’est le même message que développe l’Évangile de Luc, mais en ouvrant une
perspective nouvelle, celle de la venue du Royaume de Dieu. L’image des noces
est en effet souvent employée par Jésus pour illustrer cette annonce du Royaume
qui vient. Un Royaume dont la logique est bien différente de la logique du
monde, puisque ceux qui sont derniers dans le monde y deviennent premiers, et
ceux qui se croient premiers y sont rétrogradés.
Essayons de comprendre cette image, en commençant peut-être par revenir sur
cette notion de Royaume de Dieu. Elle vise la dimension définitive de notre
existence. Elle vise ce qui, dans notre existence, et dans l’existence de notre
monde, a un poids d’éternité. Qu’est-ce qui, dans notre existence, a une
dimension d’éternité, qu’est-ce qui revêt une dimension de solidité et de
durabilité ?
Le Concile Vatican II aborde cette question. Je le cite : « La recherche de la
charité parfaite (…) apparaît comme un signe éclatant du Royaume de Dieu »
Fin de citation. Cette affirmation rejoint la finale de l’Évangile de Luc que nous
avons entendu : une finale qui invite les disciples du Christ à entrer dans une
logique de gratuité parfaite. Ne plus se comporter en fonction des valeurs du
monde, qui nous conduisent souvent à demeurer dans le cercle fermé des
personnes qui nous ressemblent, à cultiver de relations homogènes. Non, nous
ouvrir à la diversité de l’humanité, et savoir y reconnaître celles et ceux qui ont,
en urgence, besoin de notre aide, besoin de notre soutien, de notre engagement
gratuit à leur égard : les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles, selon
l’expression de l’Évangile.
Cette invitation n’est pas facile à entendre, car nous ne savons pas toujours
comment faire, nous ne savons pas toujours comment nous comporter avec les
personnes en difficulté. Le premier pas consiste dans doute à quitter
l’indifférence, quitter l’indifférence, nous sentir concernés, nous sentir touchés
par leur situation.
Ne pas en rester à une vision figée de la société, accepter un certain
dépouillement pour entrer en relation avec Dieu, c’était l’invitation de la
première lecture, le livre du Siracide. Participer activement à la construction du
Royaume de Dieu, en osant adopter, dans notre vie quotidienne, un logique de
gratuité, c’est l’exhortation de l’Évangile de Luc.
La lettre aux Hébreux évoque, quant à elle, le rôle particulier de l’Église dans
cette préparation de l’avènement du Royaume : « Vous êtes venus vers la
Jérusalem céleste, vers l’assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits
dans les cieux ». C’est une manière imagée de désigner l’Église. Vous êtes venus
à l’Église, que le Concile Vatican II, désigne lui aussi, dans la Constitution
Lumen Gentium, comme la Jérusalem céleste : « L’Église, je cite le Concile,
l’Église est comparée à juste titre dans la liturgie à la cité sainte, à la nouvelle
Jérusalem. Le Christ a aimé l’Église, Jérusalem d’en haut, il a voulu qu’elle lui
soit unie dans l’amour et la fidélité » Fin de citation.
L’Église a donc pour mission de manifester, de rendre publique de manière
crédible la parole du Christ, et particulièrement cette annonce de la venue du
Royaume de Dieu, un Royaume caractérisé par la charité et la gratuité, un
Royaume où les hiérarchies de nos sociétés contemporaines n’ont plus cours,
mais où la seule hiérarchie qui compte est la hiérarchie du service.
C’est bien cela la mission des communautés chrétiennes, où qu’elles soient,
c’est bien cela notre mission : l’annonce de ces temps nouveaux du Royaume,
dont nous vivons déjà, dans l’Église, les prémices. Une telle mission nous oblige
et elle nous interroge. Que donnons-nous à voir ? Nous ne sommes pas invités à
des actions extraordinaires, nous ne sommes invités à rien qui dépasse nos
forces ou nos capacités. Mais nous sommes invités à nous poser régulièrement,
individuellement et collectivement, des questions simples : où en suis-je de mes
relations avec les autres membres de la communauté chrétienne ? Sont-elles de
l’ordre du service et du soutien réciproques ? Comment puis-je, à ma place,
contribuer à l’ouverture de la communauté chrétienne, c’est-à-dire à son
attention aux plus démunis, aux pauvres, aux estropiés, aux aveugles, pour
reprendre les mots de l’Évangile ? Est-ce que j’arrive à vraiment aimer l’Église,
malgré ses faiblesses et ses manques évidents ? Est-ce que je m’engage pour que
l’Église parvienne à toujours mieux témoigner du Christ ?
Seigneur, aide-nous à ne jamais perdre de vue la perspective du Royaume. Aide-
nous à ne pas nous enliser dans une perspective purement mondaine. Aide-nous
à avoir, comme toi, un regard bienveillant sur celles et ceux qui nous entourent,
un regard qui fait grandir, et donne-nous chaque jour ton esprit de service et de
gratuité. Amen.