Homélie 27ème dimanche ordinaire
27 ème Dimanche Ordinaire Année C / JK 27 SO 25
Olivier Artus
Les lectures que nous propose la liturgie de ce dimanche sont des lectures pour
des temps troublés. Ces textes, en particulier le livre d’Habaquq, ces textes sont
écrits dans un contexte de crise, de désarroi, d’interrogation profonde sur le sens
de l’histoire. Des textes qui nous renvoient à notre propre actualité — nous
vivons dans un monde troublé — oui, des textes qui nous renvoient à notre
propre actualité, et qui nous interrogent sur la responsabilité spécifique des
Chrétiens, sur notre responsabilité dans la société.
Commençons par le livre d’Habaquq. Nous sommes au tout début du 6 ème siècle
avant notre ère, et Jérusalem et le Royaume de Juda se trouvent sous la menace
de la grande puissance du moment, sous la menace de Babylone. Péril extérieur,
et aussi désordre intérieur, car nul n’est d’accord dans le Royaume de Juda sur
ce qu’il convient de faire. Le prophète, le prophète qui, dans l’histoire de
l’ancien Israël, est le porte-parole de Dieu, le prophète se tourne vers son
Seigneur, vers Dieu lui-même, pour partager avec lui sa détresse qui est la
détresse de son peuple. Prière de supplication : « Pourquoi me fais-tu voir le mal
et regarder la misère ? Devant moi pillage et violence » — En effet, Babylone a
une politique impérialiste et conquiert une à une les nations de la région.
« Devant moi pillage et violence, dispute et discorde » : en effet, le débat qui
survient dans le royaume de Juda à propos de la réponse à apporter aux défis
politiques du moment, ce débat ne débouche sur aucune solution qui fasse
l’unanimité.
Le prophète se tourne alors vers Dieu, vers Dieu qui lui répond en l’invitant à la
patience. Et cette invitation conduit le prophète Habaquq à prendre une
résolution, à effectuer un choix de vie, quoi qu’il en soit des circonstances. Je
cite le texte : « Le juste vivra par sa fidélité ». Autrement dit, la seule réponse
qui vaille dans des temps troublés, dans des temps de désarroi, c’est
l’engagement personnel pour la justice, même si cet engagement personnel peut
sembler dérisoire face à la gravité des circonstances. Pourtant, l’action d’un seul
juste ne peut demeurer sans conséquences sur le cours de l’histoire. Notre
histoire contemporaine a d’ailleurs montré l’impact considérable d’actes de
résistance isolés contre des situations d’injustice ou de violence. Pensons à ces
deux jeunes étudiants protestants de Münich, Hans et Sophie Scholl, qui se
dressent au nom de leur foi, et au prix de leur vie, contre le nazisme. Pensons
aux habitants du Chambon sur Lignon, ou de Vézelay, qui, pendant la dernière
guerre, accueillent ceux qui sont pourchassés du fait de leur religion, du fait de
leur foi juive. Nous en conservons le souvenir vivant, plus de quatre-vingts ans
après ces événements.
C’est une attitude analogue que préconise la seconde lettre à Timothée,
Timothée exerce son ministère en Asie mineure. Et la situation des toutes
premières communautés chrétiennes, de ces communautés créées par Paul, la
situation de ces communautés est difficile. Difficile du fait de la condition ultra
minoritaire des premiers chrétiens, qui assez vite se trouvent pris à partie puis
persécutés par les autorités. Situation difficile aussi du fait de la réalité sociale
extrêmement dure de l’empire romain, où la société est divisée en classes, et où
une multitude d’esclaves, qui représentent jusqu’à un tiers de la population,
n’ont aucun droit.
Face à ce contexte de violence, que préconise l’auteur de la lettre, qui est Paul,
ou plus vraisemblablement l’un de ses disciples : il préconise ,tout d’abord, de
ne pas en rester à une réaction de peur, à une réaction de repli : « Ce n’est pas un
esprit de peur que Dieu nous a donné ». ce sont les termes de la lettre. Puis, il
invite à déployer trois attitudes, trois attitudes complémentaires : force, amour et
pondération.
- La force, il s’agit de demeurer debout pour faire face à une situation
sociale et politique difficile.
- L’amour, il s’agit ici du mot grec agapè, c’est-à-dire l’amour gratuit, qui
n’attend pas de réponse ni de retour.
- Et enfin la pondération. On pourrait aussi traduire modération, ou encore
sobriété. Il s’agit en tout cas de ne pas s’engager dans un conflit violent
avec les autorités, de ne pas entrer dans une confrontation frontale avec la
société, qui serait un contre-témoignage. Pour l’énoncer autrement, c’est
par leur endurance et par leur douceur que les Chrétiens parviendront à
témoigner du Christ de manière crédible, de manière audible.
Mais peut-on aller plus loin dans la définition de la juste attitude de la
communauté chrétienne, dans une société qui ne l’attend pas, qui ne l’accueille
pas, et qui, éventuellement, lui est hostile ? L’Évangile de Luc nous donne
quelques pistes, avec l’exemple du serviteur consciencieux. Le texte de
l’Évangile peut nous sembler vraiment dur ou injuste lors d’une première
lecture. Le serviteur qui a fait correctement son travail ne mérite donc aucune
récompense ? Lui faudrait-il continuer à servir, de jour en jour, sans rien attendre
en retour ?
C’est pourtant exactement la recommandation de l’Évangile : dans une société le
plus souvent hostile, les chrétiens doivent revêtir l’uniforme ou l’attitude du
service, avec endurance et sans se lasser. Seule cette attitude rend témoignage au
Christ. Et cette recommandation vaut non seulement pour les communautés
chrétiennes du premier siècle, mais elle vaut également pour nous. Les sujets de
tension entre les Chrétiens et la société ne manquent pas. Tension, en particulier,
en ce qui concerne la définition de la dignité de toute personne humaine, à tout
âge, à toute période de son existence.
Mais comment énoncer des valeurs chrétiennes dans une société où les réseaux
sociaux règnent en maîtres, et sont toujours prompts à caricaturer, voire à
ridiculiser. L’Évangile nous invite à ne pas prendre de haut nos contemporains, à
ne pas les juger, à ne pas les mépriser, mais à nous mettre, avant tout, à leur
service. Nous mettre à leur service, et chercher à nous mettre au service de la
dignité de toute personne, avant tout par nos actes plutôt que par nos discours.
Nous accueillons, en cet automne, lors de nos messes du Dimanche, différents
groupes : dimanche dernier, la société Saint Vincent de Paul, puis dans quinze
jour, tous ceux qui préparent des colis de Noël en lien avec l’aumônerie du
Centre de détention de Joux-la-ville. Visiter avec fidélité les personnes âgées et
seules, visiter avec fidélité les prisonniers. Ce petits gestes de service n’exigent
pas de grands discours, mais incarnent cette charité, cet amour gratuit auquel le
Christ nous invite.
L’époque que nous vivons est difficile, elle est tendue. Il peut nous arriver
d’avoir peur. Pourtant, les textes que nous venons d’entendre convergent, en
nous recommandant de nous engager avec persévérance dans une action
concrète, une action concrète dont nous ne verrons peut-être pas les résultats,
mais qui sera un témoignage rendu au Christ, dans une société qui ne l’attend
pas.
Nous engager pour la justice, pour reprendre les terme du prophète Habaquq,
vivre de manière déterminée dans un esprit d’amour et de pondération, ce sont
les termes de seconde la lettre à Timothée, enfin accepter de nous mettre au
service de nos contemporains. Les lectures que nous venons d’entendre
définissent un véritable programme de vie. En nous y engageant, jour après jour,
avec persévérance, nous rendrons témoignage à Jésus-Christ, qui, seul, nous
donne la force de transformer le monde. Amen.
XXX pondération, sobriété