Homélie 25ème dimanche ordinaire
25 ème Dimanche Ordinaire Année C 2025 / JK 25 SO 25
Olivier Artus
À l’écoute des lectures de ce 25 ème Dimanche ordinaire, nous allons de surprise
en surprise :
Le livre d’Amos nous raconte comment, dans l’Ancien Israël, la foi s’est
dissipée, et comment, de ce fait, le cadre religieux de l’existence est perçu
comme un corset que l’on cherche à contourner pour rendre un culte à une
idole : l’argent. S’enrichir, en étant tenté de violer le sabbat pour faire du
commerce, s’enrichir en truquant les instruments de mesure et en spoliant les
pauvres. La foi s’est évanouie, et avec elle le respect de la dignité du prochain.
Surprise d’un tout autre ordre dans la première lettre à Timothée, dont l’auteur
encourage non seulement le respect des autorités, mais aussi la prière à leur
intention, alors même que les premières communautés chrétiennes sont
marginalisées par ces autorités, et rejetées par le pouvoir romain.
Surprise enfin dans l’Évangile, dont une première lecture donne l’impression
qu’il fait un éloge de la malhonnêteté, l’éloge d’un intendant manœuvrier,
utilisant sa charge à son propre profit.
En réalité, au-delà de ces premières surprises, ces lectures mettent en place trois
réalités, trois réalités qui structurent notre vie, trois réalités que tout chrétien doit
réussir à articuler dans sa vie quotidienne. Quelles sont ces réalités ? Il y a la vie
économique, et notre rapport à l’argent ; il y a la vie politique, et notre rapport
au pouvoir en place ; et il y a, bien sûr, la vie de foi, notre relation à Jésus-
Christ, Jésus-Christ que la lettre à Timothée présente comme la vérité ultime de
notre vie.
Vie économique et rapport à l’argent : d’un bout à l’autre de l’Écriture Sainte,
d’un bout à l’autre de la Bible, il en est question. Les prophètes d’Israël, comme
Amos, mais nous pourrions également citer Osée, Isaïe, Jérémie, Michée, les
Prophètes d’Israël mettent sévèrement en garde contre les dérives auxquelles
conduisent l’attrait de l’argent, le désir de s’enrichir. Les prophètes opposent,
d’un côté, la convoitise, le goût du luxe, qui peut conduire aux dérives
dénoncées par Amos — la malhonnêteté, le mépris des pauvres, le mépris de
Dieu lui-même — d’une côté donc la convoitise et ses dérives, et, de l’autre, ce
que les prophètes résument par une expression qui revient souvent sous leur
plume : la recherche du droit et de la justice. L’argent, la possession de biens, ne
sont pas condamnés en eux-mêmes, mais ils sont présentés comme la cause
essentielle de la corruption des sociétés, lorsqu’ils deviennent le but principal,
ou même le but ultime de l’existence.
Si nous regardons maintenant de plus près l’Évangile de Luc, sa perspective est
assez différente. L’Évangile condamne évidemment la malhonnêteté, quelle
qu’elle soit, comme le font les prophètes de l’Ancien Testament, mais ce n’est
pas son propos principal. Ce dont Jésus fait l’éloge, chez l’intendant habile, ce
n’est évidemment pas de son absence de scrupules. Non, Jésus fait l’éloge de
l’énergie et de l’habileté extraordinaires grâce auxquelles l’intendant parvient à
sauver sa propre situation. « Les fils de ce monde sont plus habiles entre eux,
que les fils de la lumière ». C’est l’expression de Jésus dans l’Évangile.
Autrement dit, il est dommage que la préparation de la venue du Royaume de
Dieu, que la prédication concernant ce Royaume, ne bénéficient pas d’une
énergie et d’une habilité, qui sont par ailleurs si efficacement déployées dans les
affaires mondaines. En utilisant l’image de l’intendant sans scrupules, mais
habile, Jésus met en relief un certain désintérêt de ses contemporains vis-à-vis
de ce que l’on pourrait appeler les « affaires du royaume ».
Comment se fait-il que les affaires mondaines, comment se fait-il que les
affaires financières passent en premier, alors même que c’est dans la relation au
Christ que se joue, en réalité, la vérité de toute existence, pour reprendre les
termes de la lettre à Timothée.
La question posée est une question de discernement et de hiérarchie. Qu’est-ce
qui prime dans ma vie ? Quel est le sujet premier de mes préoccupations, et à
qui, à quoi suis-je capable de consacrer le principal de mon énergie ou de mes
talents. Il ne s’agit pas de nier la réalité du monde, ni sa complexité, ses circuits
économiques et financiers qui exigent talent et compétence, il s’agit d’affirmer
que la réalité du monde ne trouve pas en elle-même son propre sens.
C’est bien aussi une question de hiérarchie qu’aborde la lettre à Timothée.
« Faites des demandes, des prières, pour les chefs d’état et pour ceux qui
exercent l’autorité ». La naissance des premières communautés chrétiennes a
pour cadre l’empire romain, et c’est une réalité incontournable. Nul ne peut s’y
soustraire. Prier pour les autorités païennes est une manière d’affirmer que le
salut promis par Jésus-Christ concerne l’humanité tout entière. Il n’y a pas de
restriction dans ce don ni dans cette promesse du salut.
Mais pour autant, aussi puissantes que soient les autorités païennes, aussi
puissant que soit l’empereur de Rome, il ne sont pas possesseurs de la vérité.
Celle-ci leur est proposée en la personne de Jésus-Christ, « seul médiateur entre
Dieu et les hommes », pour reprendre la formule de la lettre.
Les thèmes abordés par les textes proposés par la liturgie de ce dimanche
apparaissent donc particulièrement actuels. L’économie et les finances d’une
part, la gestion du pouvoir d’autre part, sont au cœur de bien des conversations,
et au fond, l’organisation de l’économie, et les modalités de l’exercice du
pouvoir ont été l’objet des débats idéologiques les plus importants du 20 ème
siècle. Marxisme ou capitalisme ? Fallait-il une économie administrée, et une
lecture conflictuelle de la réalité sociale, ou bien au contraire une économie
libérale, et un exercice démocratique du pouvoir. L’actualité récente nous montre
que l’histoire n’a pas encore tranché.
Mais ce qu’affirment avec force les lectures que nous avons entendues, c’est que
la foi chrétienne, quelle que soient les modalités pratiques de la vie économique
et de l’exercice du pouvoir, la foi chrétienne propose un certain nombre de
points de repère, de valeurs, qui sont les valeurs mêmes du Royaume de Dieu,
annoncé par Jésus-Christ.
Quelles sont ces valeurs ? Les Chrétiens héritent des valeurs de l’ancien Israël,
en particulier le respect du droit et de la justice, le respect de la dignité de toute
personne, auquel invitait le livre d’Amos. Et les Chrétiens font mémoire de la
prédication de Jésus, qui a invité sans relâche à subordonner les réalités
matérielles aux bien spirituels, à subordonner les biens de ce monde à la
promesse du salut et à la promesse de l’avènement du royaume. Ne pas idolâtrer
l’argent ou les biens, ne pas idolâtrer le pouvoir politique, les considérer comme
des moyens et non comme des fins en eux-mêmes, c’est le message finalement
assez simple des lectures de ce dimanche, un message répété de manière
extrêmement insistante par les traditions bibliques, tant il se heurte, sans doute, à
la résistance ou à l’indifférence de ceux à qui il est adressé.
Seigneur Jésus-Christ, tu nous proposes un chemin de liberté vis-à-vis des idoles
de ce monde. Donne-nous d’accueillir avec joie ta parole, de l’accueillir comme
une parole de libération et de vie. Amen.