Homélie 6ème dimanche de Pâques
6 ème Dimanche de Pâques 2025 / OZ 06 SO 25
Olivier Artus
À l’approche de la fête de l’Ascension, les lectures de ce Dimanche nous
invitent déjà à nous confronter à la question de l’absence du Christ. La
résurrection du Christ est le cœur de notre foi. Et pourtant, le Ressuscité, qui
s’est manifesté aux Apôtres et aux disciples, le Ressuscité n’est pas demeuré
physiquement présent dans notre monde, et il a rejoint le Père.
L’Évangile de Jean n’élude pas ce qui est vécu par beaucoup de croyants comme
une difficulté. L’absence du Christ. « Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes
paroles. Tant que je demeure avec vous, je vous parle ainsi ». Dit Jésus.
« Mais le Défenseur, l’Esprit saint que le Père enverra en mon nom, lui vous
enseignera tout et vous fera souvenir de tout ce que j’ai dit ». Les communautés
chrétiennes ne sont donc pas laissées à elles-mêmes. Elles sont accompagnées
par l’Esprit du Père et du Fils, l’Esprit qui leur permet, jour après jour, de
discerner, d’orienter leur vie en fonction des Paroles qu’elles ont reçues de la
part du Christ, au cours de son ministère terrestre.
Parmi ces paroles, l’Évangile de Jean met en valeur deux critères essentiels —
deux critères sur lesquels les communautés chrétiennes sont invitées à s’appuyer
pour discerner : il s’agit de la paix et de la joie. Est-ce que les choix, est-ce que
les orientations de la communauté chrétienne sont source de paix et de joie
durables ?
Ce n’est pas simplement une question théorique, ou rhétorique, c’est une
question qui se pose dans la vie concrète des communautés chrétiennes. Et le
livre des Actes des Apôtres nous en donne l’illustration.
Un conflit éclate à Antioche. Il éclate entre deux groupes de chrétiens qui ont
des opinions contraires à propos de l’autorité de la loi de Moïse pour les
nouveaux convertis. Selon la loi de Moïse, trois règles sont essentielles et
déterminent l’appartenance même au peuple juif : la circoncision, la circoncision
qui est un rite prescrit lors de l’alliance entre Dieu et Abraham, selon le récit du
chapitre 17 de la Genèse ; le fait de manger kasher, c’est-à-dire en évitant de
consommer du sang, une règle alimentaire décrite par le chapitre 9 de la Genèse,
et enfin le respect du sabbat.
Des Chrétiens d’origine juive pensent que la circoncision doit concerner tous les
baptisés, tous ceux qui se convertissent. En revanche, les chrétiens d’Antioche,
d’origine païenne, refusent un tel rite.
Ce qui est intéressant, c’est le processus qui va mener à un accord. D’abord une
rencontre des deux parties à Jérusalem. Puis une décision qui va mettre fin, je
cite « au trouble et au désarroi », que la crise concernant la règle de la
circoncision avait fait naître à Antioche. Cette décision est prise à l’unanimité, et
elle rétablit la paix, selon le critère même exprimé par l’Évangile de Jean. Le
don premier que Jésus fait à l’humanité et aux Chrétiens, c’est la Paix, une paix
qui dépasse toutes les divisions.
Nous pouvons remarquer également que, dans la décision prise à Jérusalem,
certains aspects de la Loi de Moïse sont conservés, comme le fait de ne pas
consommer de sang, le fait de manger kasher, tandis que d’autres aspects sont
aménagés : les païens qui deviennent chrétiens n’auront pas à être circoncis. Le
critère qui motive la décision est un critère nouveau : ce critère n’est pas la
conformité de la Loi à des textes anciens. Ce critère, c’est l’ interprétation de ces
textes en fonction d’un objectif nouveau : la paix durable.
Ce critères — la paix— ce critère qui a servi à la décision prise au Ier siècle à
Jérusalem et à Antioche, ce critère garde aujourd’hui toute son actualité. Ne
soyons pas naïfs, l’Église, comme tout groupe humain, est habitée par des
courants contradictoires, elle est habitée par des intérêts divergents et par des
opinions contrastées.
Mais les membres des communautés chrétiennes sont invités à prendre
conscience, de génération en génération, que ce qui les fait tenir ensemble, que
ce qui cimente la communauté, c’est l’Esprit Saint, l’Esprit qui donne à tous la
force et l’intelligence de faire passer la Paix, la paix et la joie de tous avant toute
autre considération, avant tout intérêt personnel.
L’Église a donc, de génération en génération, elle a à faire face à des crises
internes, à des tensions et à des divisions, des tensions et des divisions qu’elle
surmonte dans la force de l’Esprit. Et l’Église n’est pas prisonnière de ces
divisions, de ces tensions, de ces conflits, car elle est en marche. Elle est en
marche vers un monde nouveau qui lui est promis, et que l’Apocalypse de Jean
décrit de manière symbolique avec l’image de la Jérusalem Céleste. Les noms
des douze tribus d’Israël, et les noms des douze Apôtres sont inscrits sur les
murs de la ville. C’est une manière d’exprimer le fait que la Jérusalem céleste,
c’est l’Église définitive. Et cette Église définitive, nous en faisons partie dès
aujourd’hui, nous le peuple des croyants de toutes générations. Nous sommes
appelés à être rassemblés pour contempler Dieu. Et cette promesse — être
rassemblés dans l’amour de Dieu — cette promesse dépasse toutes nos
divisions.
En tant que baptisés, nous sommes les témoins et les ambassadeurs de cette
promesse. Dans un monde troublé, dans un monde habité par la violence, nous
pourrions être tentés de considérer la foi comme un refuge. De considérer la
communauté chrétienne comme un lieu où nous pouvons nous replier, en faisant
abstraction du monde.
Or, c’est précisément l’inverse. Et ne demeurant pas avec nous, mais en étant
présent à nos côtés, par sa Parole, par son Eucharistie, et par le don de l’Esprit
Saint, le Christ nous renvoie à nos propres responsabilités. Serons-nous les
témoins et les acteurs de la paix du Christ ? La paix, c’est un don du Christ, qu’il
nous faut demander. Mais il nous appartient, il est de notre responsabilité de
faire fructifier ce don. Autrement dit, le Christ ne fera pas la paix malgré nous
ou contre nous.
Nous voici donc invités à effectuer deux opérations :
- Première opération : un travail loyal de relecture de notre vie. Avons-nous
été par nos paroles et par nos actes, avons-nous été des ouvriers de paix ;
- Et puis, seconde opération : quels sont les chantiers, quelles sont les
réalités contemporaines qui nous invitent à nous engager pour la paix.
Notre époque est violente. À l’image des conversations sur les réseaux
sociaux. On émet des jugements définitifs, on s’invective. Et les relations
sociales dans leur ensemble sont influencées par cette nouvelle culture des
réseaux sociaux. C’est dans ce contexte tendu que les Chrétiens sont
appelés à développer une contre-culture, une contre-culture de la paix.
Comme jadis les Chrétiens d’Antioche et de Jérusalem ont su choisir l’unité
plutôt que la division, la paix plutôt que l’invective, nous sommes appelés à
manifester aujourd’hui que la non-violence est un choix toujours possible, et que
la paix est un bien suprême qu’il nous faut jour après jour apprendre à recevoir
et à promouvoir.
« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ». Comme nous y invitait le pape
Léon XIV dès sa première prise de parole publique, faisons de cette parole du
Christ notre règle de vie et prions le Christ, jour après jour, de nous accorder sa
paix. Amen.