Homélie de l'épiphanie
Épiphanie 2026
Olivier Artus
Le livre d’Isaïe nous propose une vision du Temple de Jérusalem, une vision
glorieuse. Le temple de Jérusalem, qui a été détruit par les Babyloniens, détruit
puis reconstruit par les exilés revenus dans leur pays, ce temple est appelé à
devenir un lieu de pèlerinage pour toutes les nations, toutes les nations qui s’y
rassembleront et y apporteront leurs présents. Vision d’un avenir enfin heureux,
non seulement pour Jérusalem, mais pour le monde entier, avec l’annonce d’une
paix universelle et d’un pèlerinage de toutes les nations à Jérusalem.
C’est bien à cette vision prophétique que l’Évangéliste Matthieu se réfère,
lorsqu’il décrit la venue des mages à Jérusalem. De même que les nations
décrites par le livre d’Isaïe, les mages apportent en présent l’or et l’encens. Ils
ont vu un signe, un signe d’espérance, une étoile nouvelle dans le ciel annonçant
la naissance d’un roi pour le peuple juif. Et ils viennent logiquement chercher ce
roi dans le lieu le plus glorieux du pays des juifs, Jérusalem, avec son temple
dont la réputation rayonne dans toutes les nations.
Pourquoi donc ces mages, ces hommes puissants se sont-ils mis en route ?
L’Évangile de Matthieu ne le dit pas avec précision. Mais on peut imaginer que
dans des temps difficiles, ces hommes ont cherché une lumière, un signe
d’espérance. Et, de fait, la lumière de l’étoile les précède, mais elle les conduit
dans un lieu totalement inattendu : non pas à Jérusalem, mais à Bethléem. Non
pas chez un fils de roi, mais chez un enfant né dans une famille comme toutes
les autres. Renversement des apparences, irruption d’une réalité totalement
inattendue dans la vie du peuple juif et dans la vie du monde, et pourtant, malgré
le caractère incroyable de la situation qu’ils rencontrent, c’est bien devant
l’enfant Jésus que les mages déposent leurs présents. Ils font foi au message
divin.
Le message de l’Évangéliste Matthieu est clair : la venue de Jésus dans notre
monde nous invite à une remise en question des valeurs et des hiérarchies qui
semblaient régir nos sociétés humaines. C’est n’est pas dans un bâtiment, le
Temple de Jérusalem, avec ses richesses et ses rites ancestraux, ce n’est pas dans
le Temple que l’on peut trouver la source de l’espérance et le don du salut. Dieu
se donne à voir et à rencontrer sous les traits d’un enfant, dans un lieu inattendu
— Bethléem. Dieu, l’inattendu, c’est le premier message et la première
invitation de l’Évangile de Matthieu. Sommes-nous prêts à nos laisser
surprendre, et donc à nous laisser déplacer par Dieu. C’est ce qu’acceptent les
mages. Ils se laissent guider par l’étoile, c’est-à-dire par le message divin, et ils
changent de route pour trouver l’enfant Jésus, et pour trouver Dieu sous les traits
de cet enfant. La première invitation qui nous est adressée par ces textes de
l’Épiphanie est une invitation à la confiance en Jésus-Christ, confiance dans les
messages que le Christ nous adresse dans sa Parole, confiance dans le Christ que
nous rencontrons en célébrant son Eucharistie. Et cette rencontre du Christ peut
nous conduire à changer notre route, comme elle a conduit les mages à changer
de chemin.
Changer de route pour trouver Dieu, et partir en pèlerinage. C’est ce que
font toutes celles et tous ceux qui se rendent ici à Vézelay, dans cette Basilique.
Et l’on pourrait se demander, en considérant l’édifice, si les croyants ne sont pas
retombés dans l’impasse que représentait le Temple de Jérusalem. Un édifice
imposant, si l’on ne considère que les murs, les tours et le bâtiment. Et si l’on en
reste là, on passe sans doute à côté du message que la Basilique propose. Mais
comme l’étoile guidait les mages, la Basilique propose un éclairage pour notre
foi. Les tympans du narthex dessinent un itinéraire de foi. Un itinéraire qui va de
la nativité — au tympan sud — de la nativité à l’ascension — au tympan Nord
— en passant par le mystère de la passion et de la Résurrection — au tympan
central. Ainsi, au terme du pèlerinage vers le grand édifice de la basilique, les
tympans proposent une rencontre, une rencontre avec une personne, Jésus-
Christ, Jésus-Christ vrai homme, né à Bethléem, vrai homme qui a souffert la
passion, vrai homme que le Père a relevé dans la gloire de la résurrection, en
manifestant ainsi que le mal et la mort sont définitivement vaincus.
Rencontrer le Christ, découvrir l’ensemble de son itinéraire humain,
depuis Bethléem jusqu’à la Croix, et accepter de faire route avec lui, comme
c’est le cas dans toute vraie rencontre. C’est ce que fit Marie-Madeleine, qui est
vénérée dans cette Basilique. Marie-Madeleine qui fut confrontée au mal,
comme le Christ lui-même le fut, Marie-Madeleine qui rencontra la Christ et qui
reconnut en Lui celui qui pouvait lui apporter le salut.
Revenons à notre récit de l’Évangile. L’histoire des mages, dans
l’Évangile de Matthieu, s’achève lorsque ceux-ci prennent congé de Marie, de
Joseph et de l’enfant Jésus à Bethléem, et lorsqu’ils repartent dans leur pays.
L’Évangile ne nous en dit pas davantage. Mais à l’autre extrémité de l’Évangile
de Matthieu, dans sa finale au chapitre 28, nous trouvons un récit qui est comme
le miroir du récit concernant les mages. Les mages se sont mis en route pour
venir à Jésus, et à la fin de l’Évangile c’est désormais Jésus qui « met en route »
ses disciples, qui les envoie en mission, pour qu’ils apportent la Bonne Nouvelle
à toutes les nations. Ainsi l’Évangile de Matthieu se déroule entre deux
mouvements, entre deux déplacements qui sont complémentaires :
- Premier déplacement, premier mouvement, venir à Jésus, le rencontrer,
tel qu’il est vraiment. Le découvrir à la lecture de l’Évangile.
Découvrir l’humanité du Christ telle qu’elle est : sa vie, son ministère
public en Galilée et en Judée, sa Passion. Et devenir ainsi un
compagnon de route du Christ.
- Et puis, second déplacement, second mouvement, partir en mission,
c’est-à-dire accepter de témoigner de cette rencontre qui peut changer
notre vie, et qui peut modifier notre route, l’itinéraire de notre
existence.
Dans la Basilique de Vézelay, le tympan Nord du Narthex n’évoque pas
l’Évangile de Matthieu, mais celui de Luc, mais il nous parle, comme la finale
de Matthieu, de cet envoi en mission.
Après avoir contemplé l’incarnation face au tympan sud, la résurrection face au
tympan central, nous sommes invités à nous mettre en route, à rejoindre les
disciples du Christ, pour annoncer avec eux la Bonne Nouvelle de la
résurrection, comme le font les pèlerins d’Emmaüs.
Venir au Christ, rencontrer le Christ, pour être ensuite envoyés pour témoigner
de Lui : c’est également le mouvement de chacune de nos Eucharisties. À
chaque messe nous rencontrons le Christ, le Christ qui se livre à nous dans sa
Parole et dans le pain partagé. Puis nous sommes envoyés pour rendre compte
de cette rencontre qui, parce qu’elle est une vraie rencontre, transforme notre
vie, et infléchit notre route.
Le récit des mages, dans l’Évangile de Matthieu, est une invitation qui
nous est adressée, une invitation à rencontrer Dieu là où il se trouve vraiment :
non pas sous les traits d’un roi puissant, comme les rois de ce monde ; non pas
dans des bâtiments imposants, comme le Temple de Jérusalem, mais sous les
traits de Jésus né à Bethléem, devenu homme à Nazareth, et qui, par sa parole et
par ses actes, en Galilée et en Judée, a révélé Dieu comme un Dieu d’amour, un
Dieu de justice et de paix. Amen.