Homélie de la Croix glorieuse
Croix glorieuse 2025 / Kreuz Erhöhung 2025
Olivier Artus
Dans la liturgie, nous sommes invités à contempler la Croix, à faire face à la
Croix le Vendredi saint, bien sûr, mais aussi le 14 septembre, en cette fête de la
Croix glorieuse, qui, cette année, tombe un dimanche.
Faire face à la Croix pour revenir, peut-être, au cœur de la foi. L’actualité de
l’Église et la vie quotidienne de nos communautés nous distraient parfois de
l’essentiel. Nos conversations, et les réunions que nous pouvons avoir dans la
cadre de nos paroisses, ou dans le cadre de notre diocèse, nos conversations se
concentrent souvent sur des questions d’organisation, ou sur des questions de
politique ecclésiale : les nominations, l’attribution et l’exercice des
responsabilités, etc…
Mais, nous le savons bien, ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est
l’incarnation. C’est le fait qu’en Jésus-Christ, Dieu prend chair en notre monde
et en notre humanité. Il le fait pour nous rejoindre, pour se mettre à notre
service, et pour nous sauver.
Pour nous rejoindre et pour se mettre à notre service. C’est sans doute la
première surprise de l’incarnation. En prenant chair, en menant une vie
d’homme, dans une famille humaine, en exerçant un métier, Dieu partage, en
tout, la condition de notre humanité. Et il vient renverser un certain nombre de
mécompréhensions, de contresens que nous pourrions faire : nous nous
représentons Dieu, en haut, « aux cieux », selon la vision du cosmos des textes
juifs, une vision que nous avons reprise dans le « Notre Père ». « Notre Père qui
est aux cieux ». Notre Dieu est « en haut », selon l’expression juive, mais il ne
nous prend pas « de haut ».
En Jésus-Christ, il se met au service de l’humanité. L’hymne aux Philippiens,
notre deuxième lecture, le dit très bien en peu de mots : « Le Christ s’est anéanti,
prenant la condition de serviteur, ne retenant pas jalousement le rang qui
l’égalait à Dieu ».
Et les Évangiles ne cessent de nous relater la manière dont Jésus se met au
service de tous ceux qu’il rencontre. Il identifie leurs besoins, leurs manques, et
il leur apporte le salut. Le salut dans toutes ses dimensions : la guérison, la santé.
Pensons à la rencontre des malades, des lépreux, des aveugles. Mais aussi le
pardon des péchés, et le retour à la santé spirituelle. C’est la personne humaine
tout entière, dans toute ses dimensions, que Jésus vient sauver, tout au long de
ses déplacements en Galilée, puis en Judée. La personne humaine bien concrète
— le corps — et la personne humaine dans sa relation au prochain et à Dieu.
Mais l’œuvre de salut de Jésus-Christ ne se limite pas à son action située dans
l’espace et dans le temps de la Galilée et de la Judée au premier siècle de notre
ère. L’œuvre du Christ dépasse ce moment, car le Christ va affronter jusqu’au
bout le mal sous toutes ses formes. Le mal, le refus absolu de l’amour, le projet
de ses ennemis qui est de le tuer, parce qu’il est devenu un gêneur, parce qu’il a
apporté un regard nouveau de vérité et de justice sur le monde.
Jésus accepte donc d’être conduit jusqu’à la Croix, jusqu’à la Croix que nous
contemplons aujourd’hui. Il meurt en Croix, du fait de la violence des hommes.
Et face à la Croix, nous sommes tous aujourd’hui conviés à nous interroger.
Cette mort en Croix signifie-t-elle l’échec définitif du projet de Jésus ? C’est ce
que supposent ses ennemis : Hérode, Ponce-Pilate, le pouvoir romain, les
Pharisiens, le grand prêtre du Temple de Jérusalem. Ou bien, au contraire, est-ce
que la Croix ouvre un horizon nouveau ?
C’est ce que vont affirmer ses disciples, premiers témoins de la Résurrection,
témoins du fait qu’en Jésus-Christ ressuscité, Dieu a vaincu une fois pour toutes
le mal, le péché et la mort.
Que disons-nous face à la Croix ? C’est une question qui divise le monde.
Certains y voient l’agonie dérisoire d’un illuminé. Certains y voient l’échec
catastrophique d’un prophète exceptionnel.
Et nous chrétiens, nous y voyons dans la foi le don absolu que Jésus fait de sa
vie, pour manifester une fois pour toutes que l’amour du Père, l’amour de Dieu
notre Père est plus fort que tout ce qui peut nous faire tomber : la maladie, le
mal, le péché, et finalement la mort.
Comme jadis, dans le livre des Nombres, le serpent d’airain était le signe que le
Dieu d’Israël avait donné à son peuple pour le sauver, la Croix du Christ, qui est
présente dans toutes nos églises et dans tous nos foyers, la Croix du Christ est le
rappel du salut que Dieu est venu nous apporter en Jésus-Christ.
Mais comment transmettre ce trésor, qui est le cœur de notre foi ? Comment ne
pas en rester à la superficie des choses, et comment transmettre ce qui constitue
l’essentiel de notre vie chrétienne ? Cette question se pose de plus en plus dans
notre société occidentale qui a, d’une certaine manière, perdu Dieu de vue.
Les textes que nous venons d’entendre tracent, me semble-t-il, un chemin pour
la transmission et pour l’annonce de notre foi. Le chemin même que le Christ a
emprunté.
Le Christ s’est fait serviteur, il a posé des gestes qui sauvent, et il a accepté de se
donner pour les autres, quand bien même il n’obtenait aucune réponse de leur
part.
Il en va de même pour nous : même si cela est difficile, même si cela nous est
difficile, il nous faut accepter de nos faire serviteurs. L’annonce de la foi ne peut
pas se faire « de haut ». Elle nécessite d’aller vraiment à la rencontre de nos
frères et de nos sœurs en humanité, de nous mettre à leur écoute, quelles que
soient nos divergences d’idées, de sentiments religieux, d’appartenance
communautaire.
Se faire serviteurs, et poser les gestes qui sauvent. Au début du 19 ème siècle, en
France, un groupe de jeunes chrétiens a compris que la foi ne pouvait aller sans
la charité. Il faut ici citer le nom de Frédéric Ozanam, le fondateur de la Société
Saint-Vincent de Paul. Ces Chrétiens sont à l’origine de ce que l’on a appelé le
catholicisme social, dont le Concile Vatican II a amplement déployé les
intuitions. Je cite l’introduction de la Constitution Gaudium et Spes de ce
Concile : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de
ce temps, des pauvres surtout, et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies
et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ ». Fin de
citation. Être chrétien, pour les Pères conciliaires, être chrétien, c’est, au nom du
Christ, se mettre à l’écoute du monde, et prendre soin de tous ceux qui en ont
besoin.
Se faire serviteurs, poser les gestes qui sauvent, et enfin se donner gratuitement
pour les autres. Donner gratuitement, c’est ne pas attendre de « retour », c’est
renoncer à voir une efficacité immédiate. C’est donner de soi-même, sans
condition préalable. Et ici aussi, il s’agit d’un choix, d’un engagement difficile.
Nous n’y arrivons pas toujours.
Seigneur, en contemplant la Croix, nous comprenons de manière plus profonde
notre vocation de Chrétiens. Nous sommes invités à nous faire serviteurs, et à
coopérer à ton œuvre de salut. Aide nous, Seigneur, face à la Croix, à quitter
toute superficialité, et à aller à l’essentiel. Amen.