Homélie de l'Ascension
Ascension 2025 / Himmelfahrt
Les lectures de cette solennité de l’Ascension du Seigneur nous parlent d’une
réalité que nous éprouvons tous. Il s’agit de l’absence du Christ. On pourrait
même dire que ces lectures nous proposent une pédagogie de l’absence. Les
apôtres ont cheminé avec le Christ à toutes les étapes de son ministère public. Ils
ont vécu sa Passion et ils ont été témoins de sa résurrection. Les voici désormais
appelés à une nouvelle mission : partager l’expérience dont ils ont bénéficié.
Leur première réaction, face au départ du Christ, est une réaction de sidération.
« Ils fixent le ciel », selon le texte des Actes des Apôtres. Autrement dit, ils
demeurent statiques. Is sont comme « interdits » devant cet événement. Et
pourtant, ils vont comprendre qu’il leur faut désormais entrer en mouvement et
partir en mission.
Ce mouvement de la mission ne provient pas de leur propre initiative : « Vous
allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous, leur dit Jésus.
Vous serez alors mes témoins ».
Le départ du Christ ressuscité ne laisse donc pas un vide définitif. Le départ du
Christ, son Ascension, est assortie d’une promesse. La promesse du don de
l’Esprit, du don de l’Esprit du Père et du Fils, l’Esprit qui vient habiter notre
monde et qui, désormais, nous accompagne.
La déclaration Nostra Aetate, du Concile Vatican II, cherche à décrire ce travail
de l’Esprit dans notre monde. Je la cite : « L’Église ne rejette rien de ce qui est
vrai et saint dans les différentes religions. Elle considère avec un respect sincère
leurs manières d’agir et de vivre, leurs règles et leurs doctrines qui, quoiqu’elles
diffèrent sous bien des rapports de ce que l’Église elle-même tient et propose,
reflètent cependant un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes ». Fin de
citation. La vérité illumine tous les hommes — c’est la formule du texte
conciliaire— elle est comme « semée » par l’Esprit au cœur des hommes, afin
qu’ils puissent reconnaître en Jésus-Christ, lorsqu’ils le rencontrent,
l’incarnation de cette vérité.
La mission de l’Église ne consiste donc pas à engager un travail qui ne
reposerait que sur nos propres forces, mais elle consiste plutôt à repérer, à
discerner les traces de l’Esprit à l’œuvre dans notre monde, et à les manifester, à
les rendre visibles. Pensons, plus particulièrement, en ce temps de Pâques, aux
catéchumènes. C’est bien l’Esprit-Saint qui les met en route, et l’Église est là
pour reconnaître en eux le travail de l’Esprit et pour le célébrer liturgiquement
dans le sacrement de Baptême.
La préparation au baptême permet à l’Église de proposer à tous ceux qui se
tournent vers le Christ, à leur proposer de rencontrer le Christ d’une manière
plus profonde et plus personnelle.
Comment faire connaître Jésus-Christ ? Comment présenter l’œuvre du Christ ?
L’œuvre du Christ est résumée en quelques mots dans l’Évangile de Luc que
nous venons d’entendre. Je le cite : « Il est écrit que le Christ souffrirait, qu’il
ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et que la conversion serait
proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations ». Ce
résumé de l’Évangile de Luc met un accent particulier sur la réalité du péché.
Comment expliquer cette insistance ?
L’Évangile de Luc ne fait que regarder avec réalisme l’existence humaine,
l’existence humaine au cours de laquelle, chacune et chacun d’entre nous est
confronté au mal et au péché d’une manière inévitable et douloureuse.
Comment définir le mal ? On pourrait le définir comme le refus ou le contraire
de l’idéal de vie proposé par la Bible, par l’Écriture Sainte. Cet idéal est défini
par exemple par le Psaume 84, en quatre mots : amour et vérité, justice et paix.
Et si nous regardons l’actualité contemporaine, nous constatons, qu’à l’évidence,
le mal est à l’œuvre dans notre monde : ces quatre réalités, Amour, Vérité,
Justice et Paix, sont « mises à mal » :
L’amour : que d’indifférence devant la souffrance, en Ukraine, à Gaza, au
Soudan ;
La vérité : que de fake news, qui parasitent la vie de notre société ;
La justice : comment supporter le contraste entre des sociétés opulentes et des
régions misérables où l’on manque de tout ;
La paix : la paix, qui semble, ces derniers temps, partir en lambeaux.
Devant cet état de fait — car c’est un état de fait incontestable, le déni de
l’amour, de la vérité, de la justice et de la paix — devant cet état de fait,
plusieurs attitudes sont possibles :
- L’indifférence égoïste. Profiter du moment pendant que cela est encore
possible ;
- La complicité : il peut nous arriver de refuser de condamner les injustices
flagrantes qui se déroulent sous nos yeux ;
- Ou au contraire, l’entrée en résistance. L’entrée en résistance, c’est
précisément l’attitude de Jésus. Face au mal, Jésus n’est pas résigné. Il a
rappelé à temps et à contre-temps les exigences de l’amour du prochain.
Face à cette exigence, prêchée par Jésus, se sont levé des oppositions qui l’ont
conduit à la passion et à la mort. Mais le Père l’a relevé. Jésus est ressuscité, et
la résurrection scelle la victoire de l’amour sur la mort. Le temps de Pâques nous
entraîne, à la suite de Jésus, dans ce combat contre le mal, forts de notre foi en la
résurrection.
Jésus n’est plus physiquement présent avec nous, mais il demeure réellement
présent parmi nous, et il nous propose les nourritures qui nous sont nécessaires
pour avoir la force et le courage de le suivre. Nous avons lu ce matin la finale du
chapitre 24 de l’Évangile de Luc. Ce texte est précédé, dans l’Évangile, par le
récit des pèlerins d’Emmaüs, des pèlerins qui sont tristes et déboussolés à la
suite de la mort de Jésus.
Jésus ressuscité se manifeste à eux : il leur explique tout d’abord les Écritures,
puis il leur partage le pain. Les Écritures et le pain partagé. Ce sont les deux
trésors qui nous sont laissés par le Christ, les moyens par lesquels il vient
réellement à notre rencontre.
Dans la Parole de Dieu, dans l’Évangile, le Christ vient à nous, il nous appelle,
et il nous relève. Dans l’Eucharistie, dans le pain qu’il nous partage, il se fait
notre compagnon de route, et nous donne, comme aux Apôtres, comme aux
pèlerins d’Emmaüs, il nous donne la force de poursuivre le chemin.
Comme jadis les Apôtres, c’est à nous qu’il appartient aujourd’hui de
discerner les signes de l’Esprit à l’œuvre dans notre monde. C’est cela la
mission de l’Église : discerner et annoncer les signes de l’Esprit qui habite et
transforme notre monde.
Dans cette mission, le Christ est présent. Il nous accompagne par sa Parole et par
son Eucharistie. Ne nous laissons pas décourager par la victoire apparente du
mal dans tant et tant de situations. L’Esprit du Christ ne nous laisse pas seuls et
déjà, il renouvelle le monde. Amen.