Homélie 2ème dimanche de carème
2 ème Dimanche de Carême / FZ 02 SO 25
Olivier Artus
Dieu prend l’initiative de se manifester aux hommes. Il se manifeste à Abraham,
dans le récit du livre de Genèse, comme il se manifeste aux Apôtres lors de la
Transfiguration. Les lectures de ce deuxième dimanche de Carême cherchent à
nous faire mieux mesurer la manière dont Dieu lui-même vient à notre
rencontre, la manière dont Il prend l’initiative à notre égard.
Pourquoi Dieu prend-il l’initiative de se manifester aux hommes ? Avant tout,
pour leur révéler le sens profond de leur existence. C’est ce que dit Paul, de
manière un peu brutale, dans la lettre aux Philippiens : « Beaucoup de gens ne
pensent qu’aux choses de la terre. Leur Dieu c’est leur ventre ».
Le propos de Paul consiste à dire que nul ne peut trouver le sens profond, le sens
véritable de sa propre vie, en demeurant prisonnier des choses matérielles. Paul
fait, avant l’heure, la procès de la société de consommation. Le sens de notre vie
ne se trouve pas dans l’avoir, ni dans le paraître. Nous ne pouvons y accéder que
dans un dialogue authentique avec Dieu. Dieu qui vient à nous, Dieu dont
l’identité même réside dans sa volonté d’entrer en dialogue avec l’humanité, et
de se donner pour elle. Dieu qui se livre totalement en Jésus-Christ.
Dieu prend donc l’initiative d’entrer en dialogue avec l’humanité. C’est le sens
du récit de la Genèse. Un récit qui met l’accent sur l’initiative de Dieu, et sur la
réticence du personnage d’Abraham à y ajouter foi. Abraham exprime des
doutes : « Comment vais-je savoir que j’aurai un pays en héritage ? ».
Pour souligner la solidité de sa promesse, et la solidité de la relation qu’il veut
nouer avec Abraham, et à travers lui, avec l’humanité tout entière, Dieu propose
à celui-ci d’offrir un sacrifice, un sacrifice qui soit le signe de l’alliance qui
existe désormais entre Dieu et Abraham.
Sacrifice : ce mot est important pour nous, car nous l’utilisons à de nombreuses
reprises dans la célébration de l’Eucharistie. Et le récit du livre de la Genèse
nous aide à mieux comprendre ce qu’est, en réalité, un sacrifice. Le sacrifice
n’est pas dans son essence, quelque chose de douloureux, ni de violent. C’est un
don librement consenti, en réponse à l’appel de Dieu. Ici, c’est un don de
nourriture. Un don de produits du bétail offerts à Dieu en reconnaissance.
Abraham offre ces animaux en réponse à la demande de son Dieu. Et Dieu à son
tour, en faisant passer le feu, en consumant ces animaux, montre qu’il accepte ce
don.
Nous célébrons à chaque Eucharistie le sacrifice du Christ. Le Fils, Jésus-Christ,
répond à la demande du Père, il lui répond librement, par amour, et cette réponse
est tellement entière et profonde qu’elle conduit Jésus à donner sa propre vie.
Dieu le Père reconnaît et accepte ce don, il accepte ce don et faisant, à son tour,
un don : le don de la vie. Le Christ est ressuscité, il est relevé par le Père, et son
combat mené jusqu’à la Croix manifeste désormais à l’humanité tout entière que
le mal, le mal dont la puissance est incontestable, le mal dont la Croix est le
signe ultime, le mal n’aura pourtant jamais le dernier mot.
À chaque Eucharistie, nous rendons présent ce don que Jésus fait de sa propre
vie, et nous entrons à notre tour dans ce mouvement de réponse à l’appel du
Père. Oui, Dieu a l’initiative, Dieu nous appelle, et le carême est pour nous
l’occasion de discerner, de mesurer quelle peut être notre réponse à cet appel.
Répondre à l’appel de Dieu. À l’appel d’un Dieu qui n’est pas n’importe quel
Dieu. Le mot Dieu, en lui-même ne veut rien dire. Il ne prend son sens que si
nous le qualifions. Nous croyons en Dieu, c’est-à-dire, au Dieu d’Israël et au
Dieu de Jésus-Christ. D’une certaine manière, lorsque Dieu nous appelle,
lorsqu’il prend l’initiative de nous rencontrer, il nous demande également
d’assumer son histoire, l’histoire de la relation qu’il noue progressivement avec
l’humanité.
C’est cela le sens de la transfiguration : Jésus est révélé comme Fils de Dieu,
comme Fils de Dieu qui assume une histoire particulière, représentée par Moïse
et par Élie. Moïse c’est le personnage qui symbolise la Torah, la Loi d’Israël. Et
Elie représente quant à lui les prophètes, le message prophétique d’espérance
adressé à Israël.
La Transfiguration nous invite à faire nôtre l’histoire d’Israël, avec ses crises,
avec ses désobéissances, ses échecs, ses ruptures avec Dieu, et ses nouveaux
départs.
Lorsque nous contemplons Moïse et Élie, lorsque nous contemplons l’histoire
d’Israël, nous contemplons notre propre vie. Notre vie, elle aussi, marquée par le
péché et par la désobéissance. Notre vie marquée par de multiples révoltes
contre Dieu, par des ruptures avec Lui peut-être. Notre vie marquée également
par des moments de vérité, lors desquels nous reconnaissons nos fautes, et nous
nous réconcilions avec Dieu.
Dieu n’a jamais cessé d’aller vers Israël, il n’a jamais cessé de chercher à
renouer sa relation avec ce peuple, lorsqu’elle était rompue, il n’a jamais cessé
d’attendre sa réponse.
Il en va de même pour nous : Dieu ne cesse de prendre l’initiative à notre égard.
Il ne cesse de venir à notre rencontre, de se tourner vers nous, et de se rendre
d’une certaine manière dépendant de notre réponse.
C’est ce que nous vivons et célébrons à chaque Eucharistie. Participer à
l’Eucharistie, ou à la messe, si vous préférez ce terme, participer à l’Eucharistie
n’est pas, avant tout, un acte que nous pourrions attribuer entièrement à notre
volonté. Ce n’est pas un acte de piété personnelle.
C’est une réponse. Une réponse à l’appel de Dieu qui nous précède, et qui nous
attend. Ici, dans l’Eucharistie, il entre en dialogue avec nous, par la proclamation
de sa Parole, qui appelle notre réponse, et par la proposition du pain rompu —
son Corps — qui appelle notre « oui », notre « amen ». Acceptons-nous de
répondre « amen », d’entrer dans l’alliance, et de devenir toujours davantage
membres de ce Corps, du Corps du Christ.
Puissions-nous, au cours de ce temps de Carême reconnaître les appels de Dieu.
Puissions-nous reconnaître sa prévenance. Puissions-nous nous préparer à Lui
répondre librement, et pleinement, ce que nous ferons dans la nuit de Pâques, en
exprimant, comme chaque année, notre renonciation au mal, et en proclamant
notre confession de foi. Amen.