Homélie Toussaint 2025
Toussaint 2025
Olivier Artus
Toussaint. Tous saints. Le nom même de la solennité que nous célébrons
aujourd’hui nous rappelle l’objectif de la vie chrétienne, qui est la sainteté. Le
christianisme hérite cette notion — la sainteté — il l’hérite de la religion
ancienne d’Israël. Le lecteur de l’Ancien Testament y trouve de nombreux
discours de Dieu, de Dieu qui s’adresse à son peuple en utilisant un refrain qui
revient à de multiples reprises : « Soyez saints, comme Moi je suis Saint ».
« Soyez saints, comme Moi je suis Saint ». Ainsi le Saint par excellence, c’est
Dieu lui-même, et le lecteur de l’Ancien Testament est amené, pas à pas, à
comprendre qu’être saint, c’est choisir et c’est accepter de vivre dans la
proximité de Dieu.
Ainsi, célébrer la fête de la Toussaint, c’est célébrer notre vocation commune à
la sainteté. Et ce détour par l’Ancien Testament était un préalable nécessaire
pour comprendre de manière ajustée les lectures que nous propose la liturgie en
cette fête de la Toussaint.
Les deux premières lectures décrivent un horizon, et cet horizon c’est celui du
Royaume de Dieu. Nous le savons, dans sa prédication, Jésus lie sa propre vie, il
lie sa propre mission- à l’annonce d’une réalité nouvelle, la réalité du Royaume
de Dieu, un Royaume qui correspond non seulement à l’achèvement de
l’histoire, mais également à l’avènement d’une véritable plénitude de l’histoire.
La vision de l’Apocalypse, comme la première lettre de Jean, nous rappellent
que l’histoire humaine aura un terme, et que ce terme, c’est la vision de Dieu.
Ces deux textes cherchent à décrire ce terme de l’histoire, et ils le font de
manière parfois imagée. Mais en le faisant, ces textes mettent nos vies en
perspective. Ils nous invitent à voir large. Ils nous invitent à nous libérer de
l’instant présent, à ne pas vivre de l’immédiateté, et à envisager chacune de nos
existences comme un itinéraire. Un itinéraire dans lequel l’aujourd’hui de nos
vies n’est pas séparé de leur signification globale, ou, pour le dire autrement, de
leur dimension d’éternité.
Le pape François, dans les encycliques qu’il a publiées au cours de son
pontificat, a mené un réflexion assez novatrice en théologie morale, novatrice
parce qu’elle insiste sur le temps long. Le pape François invitait en effet tous les
chrétiens à effectuer une relecture de leur existence, dans une perspective
éthique ou morale, effectuer une relecture en considérant non seulement les
actes singuliers, les actes ponctuels que nous pouvons poser, mais également la
direction d’ensemble de notre vie. Qu’en est-il de l’orientation de notre vie sur
le temps long ? Est-ce que cette orientation nous rapproche de Dieu, est-ce
qu’elle nous conduit à nous tenir toujours davantage dans la proximité de Dieu ?
C’est à cette question que le texte des Béatitudes, dans l’Évangile de Matthieu,
qui, chaque année, nous est proposé à la Toussaint, c’est à cette question que les
béatitudes peuvent nous aider à répondre.
Les béatitudes énoncent ce que nous pourrions appeler les valeurs du Royaume,
l’éthique de Royaume de Dieu. Elles le font en décrivant les chemins qui mènent
à la sainteté, c’est-à-dire à la proximité de Dieu, et donc au bonheur.
La première de ces béatitudes peut sembler difficile à comprendre. Heureux les
pauvres de cœur. Le parallèle de l’Évangile de Luc est plus explicite — Heureux
les pauvres, écrit Luc — Mais ici, il est question de pauvres de cœur. Il faut se
rappeler que l’Évangéliste Matthieu est imprégné de culture juive. Dans la
compréhension de la nature humaine proposée par la bible hébraïque, le cœur,
c’est le centre de la personnalité, c’est avant tout le siège de la réflexion, de
l’intelligence et de la volonté. Heureux les pauvres de cœur : c’est une
affirmation qui peut sembler paradoxale, heureux ceux qui sont aujourd’hui
démunis au plus profond de leur être. C’est en réalité un puissant message
d’espérance pour tous les affligés.
Les autres béatitudes proposent un itinéraire, un choix de vie — un choix de vie
pour les foules rassemblées pour écouter Jésus, ces foules dont nous faisons
partie, nous aussi, en étant rassemblés pour écouter cet Évangile. Quel est cet
itinéraire ? Heureux les doux, heureux ceux qui aspirent à la justice, heureux
ceux qui sont capables de faire miséricorde, c’est-à-dire de pardonner, heureux
ceux qui sont droits, ceux qui construisent la paix, etc…
En entendant ces béatitudes, il peut nous sembler que la marche est bien haute
pour nous. Car il nous arrive, évidemment, de manquer à la douceur, à la justice,
à la miséricorde. Et nous pourrions nous désespérer, en entendant ce texte, et en
prenant conscience que notre vie se trouve bien à distance des invitations du
discours de Jésus.
Mais précisément, l’objectif de ce discours n’est absolument pas de juger ses
auditeurs. Il n’y a pas une seule parole de jugement dans les Béatitudes. Ce sont
des béatitudes. Un texte qui décrit un chemin de bonheur. Ce texte n’est pas fait
pour nous juger, mais pour nous mettre en mouvement. Pour mettre notre
existence en tension, et pour l’orienter vers la rencontre de Dieu.
Il nous est proposé de prendre une décision. Une décision pour la justice, pour la
paix, pour la vérité, pour la droiture, et cette décision revêt toujours un caractère
radical, car ces valeurs, justice et paix, douceur et droiture, ne sont pas les
valeurs qui gouvernent le monde.
Les valeurs du royaume de Dieu se situent même souvent en opposition avec les
valeurs du monde, et ceci explique la dernière béatitude : « Heureux ceux qui
sont persécutés pour la justice, heureux êtes-vous si l’on vous persécute à cause
de moi ». Il y a ici une allusion transparente à la situation fragile et risquée des
premières communautés chrétiennes dans l’empire romain. Et il y a ici pour
nous une invitation à quitter toute naïveté.
Si nous choisissons loyalement le chemin proposé par le Christ, si nous prenons
le parti de la justice sociale, le parti de la douceur et de la paix, le parti de la
réconciliation et du pardon, alors, il nous faudra être tenaces, être persévérants,
car ces valeurs ne sont pas les valeurs du monde, et nous le comprenons
particulièrement bien en ces temps où les relations internationales sont troublées
et violentes.
Mais ceci nous renvoie d’autant plus à notre responsabilité sociale de chrétiens :
notre responsabilité qui est de dire au monde que la violence, que la loi du plus
fort, que les fractures sociales, ne peuvent pas constituer, ne peuvent pas être le
dernier mot de notre société.
Dans un monde qui, depuis l’époque de Jésus, depuis 2000 ans, est un monde
tourmenté, un monde traversé par des guerres, par des rivalités et des injustices
de toutes sortes, le Christ nous propose un chemin de bonheur, un chemin
exigeant, qui se situe souvent à contre-courant des opinions dominantes, mais
qui est source d’une authentique espérance pour l’humanité.
Que le Christ nous donne en abondance la foi, ainsi que la charité qui en est
l’expression, et qu’Il accompagne notre engagement sur ce chemin des
béatitudes. Amen.