Jeudi Saint 2025
Jeudi-Saint 2025
Olivier Artus
Comme chaque Jeudi-Saint nous faisons mémoire, ce soir, du dernier repas de
Jésus avec ses disciples. Nous faisons mémoire de ce geste de la fraction et du
partage du pain, qu’Il nous a laissé en héritage, partage du pain dans lequel le
Christ se donne à nous à chaque Eucharistie, en se rendant véritablement présent
parmi nous.
Les lectures de ce Jeudi-Saint nous aident à entrer de diverses manières dans la
compréhension de ce geste. Un geste enraciné dans l’histoire et dans la foi
d’Israël. Le dernier repas de Jésus a lieu lors de la Pâque juive. Le livre de
l’Exode nous décrit le lien entre le rite de la Pâque célébré par le peuple d’Israël,
et l’expérience de la libération. Israël célèbre la Pâque avant de quitter l’Égypte
où le peuple était retenu en esclavage. Mais c’est d’un autre esclavage que nous
libère la Pâque du Christ, l’esclavage du mal, du péché et de la mort. À chaque
Eucharistie, nous affirmons dans la foi qu’avec le Christ et dans le Christ, nous
sommes délivrés du péché et de la mort, même si cette délivrance n’est pas
encore, pour chacune et chacun d’entre nous, totalement advenue.
La première lettre de Paul aux Corinthiens décrit le rite d’institution de
l’Eucharistie par Jésus. Le texte retenue par la liturgie se limite aux deux
formules d’institution, et laisse de côté le contexte dans lequel Paul les
prononce. La message que Paul adresse à la communauté de Corinthe est en
réalité un message de réprimande. La communauté est profondément divisée
entre riches et pauvres. On se réunit avant le partage eucharistique pour prendre
un repas. Mais les riches font bombance tandis que les pauvres sont laissés de
côté. Paul rappelle aux chrétiens de Corinthe le caractère scandaleux de telles
divisions sociales. Dans le partage du pain eucharistique, tous les Corinthiens
sont égaux et sont rassemblés pour former une unique communauté.
Il en va de même, aujourd’hui, pour nous. Quoi de plus beau qu’une procession
de communion, où riches et pauvres, jeunes et vieux, bien portants et souffrants
reçoivent un même pain, qui dit leur fondamentale égalité. Devant Dieu, nous
sommes des égaux qui avons part au même pain, le corps du Christ.
Nous avons enfin lu l’Évangile de Jean. L’Évangile de Jean est le seul Évangile
qui ne mentionne pas, au cours du dernier repas de Jésus, l’institution de
l’Eucharistie. En revanche, ce repas est l’occasion pour Jésus de donner aux
apôtres une recommandation éthique, une recommandation qu’ils ont pourtant
du mal à comprendre. Il s’agit de l’impératif du service. Jésus, à l’inverse des
puissants de ce monde, Jésus n’est pas venu pour dominer, il est venu pour
servir. Servir, libérer et faire grandir tous ceux qui se trouvent sur sa route.
Ce vocabulaire du service, aujourd’hui, se trouve parfois galvaudé. On peut
l’entendre en politique, on peut l’entendre également dans le cadre de pratiques
commerciales. Ce mot si noble du « service » se trouve ainsi instrumentalisé et
dévoyé.
Ce que fait Jésus est évidemment d’un tout autre ordre. Il s’oublie lui-même, et
fait passer l’autre devant Lui. Il met l’autre à la première place. Il se met, ici,
dans le récit évangélique, littéralement aux pieds de l’autre. Jésus renverse ainsi
la hiérarchie sociale de son époque. Ses disciples le considéraient comme un
maître, et le voici en position de serviteur, voire d’esclave, puisque c’est le mot
doulos — esclave — qui est utilisé au verset 16 du chapitre 13 de l’Évangile de
Jean.
Ne pensons pas, nous-mêmes, être capables d’en faire autant. De nous rendre
totalement esclaves de notre prochain. Ce n’est pas à notre portée. Seul le Christ
incarne de manière absolue le service. Et, ce faisant, il crée une dynamique, il
crée un mouvement dans lequel nous pouvons, à notre tour, nous inscrire. Le
Christ, par son geste, nous aide à mesurer la distance qui nous sépare de l’amour
authentique du prochain, cet amour auquel nous sommes appelés, et Il nous
dessine ainsi un chemin de conversion sur lequel nous sommes invités à
progresser, pas à pas.
Mais il y a davantage. Le fait que Jésus lie son dernier repas à une invitation au
service, à l’engagement envers le prochain, ce fait nous invite à ne jamais
séparer l’Eucharistie — le geste que Jésus nous a laissé au cours de ce dernier
repas — ne jamais séparer la célébration de l’Eucharistie de l’engagement
éthique. Recevoir le corps du Christ nous engage à faire nôtre le regard de Jésus
sur le monde, et à faire nôtre l’impératif de service qu’il nous a laissé.
Ainsi, la liturgie que nous célébrons ne peut jamais être séparée des multiples
tâches et des multiples activités de notre vie quotidienne, où se joue réellement
notre relation au prochain.
Nous pouvons même aller plus loin. Tout à l’heure, au terme de la procession
eucharistique, nous allons nous agenouiller devant le Saint-Sacrement. Cet
agenouillement n’est pas un simple geste rituel. En nous agenouillant devant le
Christ, nous reprenons le geste que lui-même a effectué envers ses disciples, au
cours de son dernier repas. Cet agenouillement devient, pour nous, une porte
d’entrée vers une logique de service. S’agenouiller pour commencer à faire nôtre
la logique de service qui est celle du Christ.
Ainsi, les lectures de ce Jeudi-Saint ont mis en lumière trois dimensions
essentielles de l’Eucharistie que nous célébrons :
- Dans l’Eucharistie, nous recevons la promesse de la libération définitive
du péché et de la mort. L’Eucharistie nous rend la dignité que nous avions
peut-être perdue, et nous donne en espérance la liberté définitive à
laquelle nous aspirons ;
- Dans l’Eucharistie, en nous donnant un même pain à partager, le Christ
fait de nous des égaux. Et cette égalité fondamentale prévaut sur toutes les
divisions, sur toutes les classifications, sur toutes les hiérarchies que les
sociétés humaines ne cessent de construire, en particulier la hiérarchie
entre riches et pauvres.
- Enfin, célébrer l’Eucharistie nous met en route, anime notre existence en
vue d’une dynamique de service, que nous n’aurons jamais fini de mettre
en œuvre.
Seigneur Jésus, dans ton Eucharistie, c’est Toi qui viens à nous, et tu nous
accueilles tels que nous sommes. Donne-nous d’entrer toujours davantage dans
la juste compréhension de ce que nous célébrons. Amen.