Présentation du Seigneur au temple
Présentation du Seigneur / Darstellung des Herrn 2025
Lorsque je faisais cours à des jeunes prêtres indiens, à Bangalore, ils me demandaient assez régulièrement pourquoi, eux, Indiens, dont la culture millénaire est fondée sur la religion et la philosophie hindouistes, pourquoi eux, Indiens, devaient faire le détour par le Judaïsme pour entrer en Christianisme ?
La question se pose également pour nous, ouest européens, qui avons d’abord été façonnés par les cultures grecque et latine. Et pourtant, les trois textes que nous venons d’entendre mettent l’accent sur l’enracinement de Jésus dans le peuple, dans la tradition et dans la religion juives.
Le prophète Malachie, tout d’abord, qui annonce la venue d’un messager qui purifiera les fils de Lévi, c’est-à-dire les Prêtres du temple de Jérusalem, un messager qui inaugurera des temps nouveaux.
L’Évangile de Luc nous montre comment sont accomplis les rites de la religion juive à l’occasion de la purification de Marie et de la présentation de Jésus au Temple. Quarante jours après la naissance de Jésus, conformément à la loi du chapitre 12 du Lévitique, ses parents se présentent au Temple pour offrir le sacrifice prescrit. Mais l’action de grâce de Syméon nous fait comprendre que la destinée de Jésus dépasse le simple cadre de la religion juive. Elle annonce déjà la Passion et la Croix, et Syméon fait le lien entre Israël et l’ensemble des nations : Jésus est la « lumière qui se révèle aux nations et donne gloire au peuple d’Israël ».
Ce lien entre religion d’Israël et portée universelle de l’incarnation, nous le retrouvons dans la lettre aux Hébreux : Jésus est présenté comme le grand prêtre unique et définitif. Celui qui apporte vraiment le salut. Mais ce salut dépasse un peuple particulier. Il concerne la descendance d’Abraham, c’est-à-dire qu’il a une portée universelle.
Comment Jésus est-il devenu ce grand prêtre définitif ? Il l’est devenu en prenant vraiment notre condition humaine. Notre condition humaine qui est comme « barrée » par la perspective de la mort. C’est en empruntant le chemin de toute vie humaine et en se confrontant lui-même à la mort que Jésus apporte le salut, en triomphant de la mort, en étant relevé par le Père, et en devenant le « Vivant » pour toujours.
La lettre aux Hébreux nous fait ainsi comprendre que Jésus, qui a pris chair dans le peuple juif, est devenu « Grand Prêtre » pour l’humanité tout entière, en relevant le défi qu’affronte toute vie humaine.
Mais alors, comment comprendre le fait que l’incarnation ait eu lieu au sein du peuple juif, Comment comprendre le fait que Jésus soit né de Marie, et ait été reconnu par Joseph, qui est descendant de David ?
Plusieurs réponses peuvent être apportées à cette question :
Tout d’abord, en choisissant de prendre chair dans un peuple particulier, de prendre vraiment chair, de devenir vraiment homme en Jésus, Dieu se présente à nous comme une personne particulière, une personne différente de nous, historiquement située. Une personne que nous sommes invités à connaître, à rencontrer, comme toute autre personne.
En rencontrant Jésus, nous comprenons que Dieu n’est pas une idée, ni un concept, et nous comprenons donc que nous ne pouvons pas le manipuler à notre gré, ni nous servir de lui pour nous justifier. Nous ne pouvons pas en faire la caution de nos idéologies. Nous sommes invités à respecter la liberté de Dieu, comme nous sommes invités à respecter la liberté de toute personne.
Ensuite, ce n’est pas dans n’importe quel peuple que Dieu prend chair. Le peuple juif, au Ier siècle, est un peuple humilié. Il vit sous l’occupation romaine, et il est soumis au bon vouloir des procurateurs et des préfets romains.
C’est un peuple dont l’histoire est remplie de moments tragiques : déportation à Babylone, au 6ème siècle avant notre ère, guerre sanglante contre les Grecs et profanation du Temple de Jérusalem, deux siècles avant la venue de Jésus. Israël n’a jamais été une grande nation, et a toujours été pris entre les grandes puissances : l’Assyrie, Babylone, la Perse, les Grecs, l’Égypte, les Romains. Et au sein de ce peuple, qui est un peuple souvent oublié ou asservi, Jésus ne naît pas parmi les plus riches. La Galilée et Nazareth, où il passe sa jeunesse, appartiennent aux périphéries, pour reprendre l’expression du pape François.
Dans cette brève description, que je viens de faire, il y a comme un retournement, une conversion à effectuer pour chacune et chacun d’entre nous : le salut ne nous vient pas d’un prince, ni d’un puissant. Il ne nous vient pas d’un peuple prestigieux, comme les Grecs ou les Romains. Il vient d’une famille discrète, qui appartient à un peuple modeste.
Et pour connaître vraiment Jésus, il nous faut consentir à l’accepter tel qu’il est, avec l’histoire et le milieu auxquels il appartient. Et c’est du cœur de cette histoire que sa mission, que son ministère, vont apporter le salut à l’humanité tout entière.
Car Jésus va progressivement être reconnu comme le Messie, comme le Fils de Dieu, comme Dieu lui-même. Ce qui le singularise, c’est l’amour absolu qu’il donne à ceux qu’il entoure. Cet amour absolu qui va le conduire sur la Croix, qui va le conduire à s’en remettre au Père. À son Père, qu’il appelle Abba. Ayant aimé jusqu’au bout, Jésus sera relevé par le Père.
Et nous voici aujourd’hui appelés à le suivre. À le suivre, c’est-à-dire, après l’avoir rencontré dans chaque Eucharistie, après l’avoir rencontré dans sa Parole et dans le pain partagé, accepter de le suivre, et d’adopter, dans notre vie quotidienne, la manière même dont il a vécu, c’est-à-dire de mettre en œuvre dans notre vie quotidienne ce qui est de l’ordre de l’amour du prochain.
Et ceci n’est pas facile, car dans cette entreprise, qui consiste à essayer de choisir l’amour, nous avons toujours à mener un combat, un combat contre le mal qui habite nos vies.
Cependant, comme au jour de Noël, en cette fête de la Présentation, nous recevons une promesse. Cette promesse, c’est qu’à la suite du Christ, nous sortirons vainqueurs de notre combat contre le mal et contre la mort.
Puisse le Seigneur nous aider à fonder notre espérance sur cette promesse. Amen.