Homélie Sainte famille — 29. Paroisse Saint-François du Vézelien

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Homélie Sainte famille

Sainte-Famille 2025 / Heilige Familie 2025

Olivier Artus

Le livre du Siracide nous offre un exposé assez classique des vertus
filiales, des vertus qu’il est utile de rappeler de temps à autre. Le texte insiste sur
ce moment où la vie bascule, où ce ne sont plus les parents qui soutiennent leurs
fils, mais les fils qui sont appelés à soutenir et à respecter leurs parents dans leur
vieil âge. Peut-être le lecteur contemporain est-il surpris de l’absence totale de la
mention des filles dans ce texte. Mais son attention va surtout être retenue par la
lettre de Paul aux Colossiens. Ce texte mérite une explication qui ne demeure
pas à la surface des choses, et qui ne s’en tient pas à une lecture trop rapide.
« Vous les femmes, soyez soumises à votre mari, dans le Seigneur, c’est ce
qui convient. Et vous les hommes, aimez votre femme. Ne soyez pas
désagréables avec elles ». Une meilleure traduction serait : « ne vous aigrissez
pas contre elles ». Évidemment, dans la culture contemporaine, la première
partie de la phrase pose problème. Elle ne correspond pas à notre culture. Qu’en
était-il au temps de Paul ? La civilisation méditerranéenne du 1 er siècle de notre
ère est une civilisation patriarchale.
La femme n’y était plus un bien que l’on pouvait acquérir, comme c’était
le cas quelques siècles auparavant, mais elle demeurait en position d’infériorité.
Une telle situation n’a pas totalement disparu dans notre monde contemporain. Il
suffit de parcourir la campagne en Inde, pour voir que ce sont des femmes,
parfois âgées, oui des femmes qui travaillent dans les rizières, tandis que les
hommes restent au village.
Mais revenons à Paul. On ne remarque sans doute pas suffisamment la
finale de la première phrase de la lettre aux Colossiens : « Vous les femmes,
soyez soumises à votre mari, dans le Seigneur ». Εν κυριω — dans le Seigneur.
Qu’est-ce que cela veut dire « être soumis dans le Seigneur ». ? Pour le
comprendre il nous faut nous rapporter à d’autres écrits de Paul, et en particulier
à la lettre aux Galates, au chapitre 3 verset 28 : Paul écrit : « Vous que le
baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a plus ni juif, ni grec,
ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme — il n’y a plus
l’homme et la femme — car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ
Jésus ». Autrement dit, les relations que les Chrétiens sont invités à avoir les uns
avec les autres, y compris au sein du couple, ne sont plus définies par les

positions sociales, telle que la société et la culture les comprennent. Non, les
relations qui unissent les chrétiens sont définies par une commune appartenance
au Christ.
« Soyez soumises, à vos maris, dans le Seigneur ». Non plus, à la manière du
monde, dans une société patriarchale qui utilise la force de travail des femmes,
mais dans une relation nouvelle définie par la gratuité. Et c’est à cette même
gratuité que les maris sont appelés : « aimez votre femme ». C’est le verbe
agapan qui est utilisé ici. Pas simplement le verbe philein, qui veut dire, aimer
bien, mais agapan, c’est-à-dire aimer gratuitement, aimer de l’amour que Dieu
lui-même, en Jésus-Christ, nous a enseigné.
Paul reprend un vieux lieu commun qui appartient à sa culture — la
soumission des femmes à leur mari — et il montre à ses interlocuteurs comment
la foi au Christ remet en question cette expression, et les invite à la lire d’une
manière totalement renouvelée. C’est bien un lien de gratuité réciproque, une
gratuité vécue au nom du Christ, qui unit les époux.
Il y a dans ce message de Paul quelque chose de l’ordre de la libération,
par rapport à une compréhension ancestrale du couple et de la famille. Et c’est
également un message de libération que porte l’Évangile de Matthieu en nous
décrivant l’itinéraire de Marie, de Joseph et de Jésus en Égypte. Ils fuient la
répression d’Hérode et ils vont se mettre à l’abri au plus proche, c’est-à-dire de
l’autre côté du désert du Sinaï, en Égypte. Mais il y a davantage dans ce voyage.
Car en empruntant cet itinéraire, qui va de Bethléem en Égypte, puis d’Égypte
en Galilée à Nazareth, en empruntant cet itinéraire, la famille de Jésus, et Jésus
lui-même reprennent l’itinéraire du peuple d’Israël, plus d’un millénaire
auparavant.
Le peuple d’Israël a fui en Égypte, du fait de la famine. Le peuple d’Israël
y a été réduit en esclavage. Et Dieu lui-même est venu sauver son peuple, en le
faisant sortir d’Égypte et en le faisant monter dans la terre promise. Un itinéraire
de libération que Jésus, pour ainsi dire, reprend à son compte. En étant soumis à
l’oppression d’Hérode, en passant par l’Égypte, puis en montant d’Égypte vers
la terre promise, l’enfant Jésus reprend l’itinéraire de libération de son peuple, et
l’Évangéliste Matthieu veut faire comprendre à ses lecteurs que la vie de Jésus,
dès sa naissance, oui la vie de Jésus reprend à son compte l’itinéraire que Moïse
jadis, avait empruntée en Égypte, au désert, et enfin vers la terre promise.

Jésus est le nouveau Moïse. Il est venu, lui aussi, apporter le salut. Mais il
dépasse Moïse, car ce n’est pas seulement à son peuple que Jésus apporte le
salut, mais à l’humanité tout entière. En comprenant cela, nous comprenons
également quelle est la fonction et la vocation de la famille humaine, telle que
nous la décrit l’Évangile de Matthieu. La famille de Jésus, Joseph et Marie,
n’ont pas pour vocation de garder pour eux Jésus. Bien au contraire, s’ils
préservent Jésus, s’ils le protègent en l’emmenant en Égypte, c’est pour mieux
lui permettre de réaliser un jour sa vocation, sa vocation qui les dépasse, eux,
Marie et Joseph.
Si la Sainte-Famille est donnée en exemple à toutes les familles, il nous faut
comprendre jusqu’au bout cet exemple. La Sainte-Famille n’est pas repliée sur
elle-même, et sa vocation est, au contraire, de rendre Jésus capable de remplir un
jour sa mission.
À travers les lectures que nous avons parcourues, nous comprenons mieux la
vocation de tout couple humain et de toute famille humaine : c’est en étant uni
par un amour réciproque et gratuit, un amour de l’ordre de l’agapè, pour
reprendre les mots de Saint-Paul, oui c’est en vivant la gratuité qu’un couple
humain se met dans les conditions nécessaires pour remplir au mieux sa
vocation. Et cette vocation, c’est de permettre aux enfants, aux jeunes, de
trouver leur propre vocation, et de leur donner les moyens de l’accomplir. Un
couple ouvert, en somme, ouvert sur l’avenir, Un couple qui accepte pour ses
propres enfants un chemin de liberté, ce chemin qui fut celui de Jésus depuis
l’Égypte, jusqu’à Nazareth. Amen.