Homélie du 6ème dimanche du temps ordinaire
6 ème Dimanche ordinaire. Année C / JK 06 SO 25
Olivier Artus
La lecture du livre de Jérémie nous a peut-être semblé un peu caricaturale dans
sa présentation binaire de la réalité. Malheureux celui qui met sa foi dans un
mortel. Béni soit celui qui met sa foi dans le Seigneur. Mais cette présentation
très contrastée, cette présentation de deux choix de vie opposés et de leurs
conséquences a l’avantage d’attirer notre attention sur une tentation qui peut
dévoyer notre vie de foi, une tentation dont il est parfois difficile de vraiment
prendre conscience : c’est la tentation de l’idolâtrie. L’idolâtrie, c’est la
substitution à l’amour de Dieu d’une autre priorité. Dieu n’a pas disparu de notre
vie, mais il est n’est pas ou il n’est plus le premier.
La lecture de la première lettre de Paul aux Corinthiens met en relief l’une des
causes principales de l’idolâtrie : c’est la difficulté de l’acte de foi. Nous en
parlions déjà en commentant les lectures des semaines précédentes. Être
chrétien, c’est fondamentalement croire en la résurrection du Christ. C’est
hériter cette foi de ceux qui nous ont précédés dans la foi, et c’est également
discerner dans notre propre vie, les signes, les expériences qui nous conduisent à
nouer une relation personnelle avec le Christ ressuscité.
« Comment certains d’entre vous peuvent-ils affirmer qu’il n’y a pas de
résurrection des morts ? », écrit Paul. Autrement dit, dès les débuts des toutes
premières communautés chrétiennes, la foi en la résurrection apparaît difficile
ou impossible à certains.
N’oublions pas que Corinthe se situe dans le monde grec. Dans un monde où la
rationalité est essentielle. Pour certains, il n’est pas raisonnable de croire en la
résurrection. Et nul ne peut apporter de preuves rationnelles de la résurrection.
Comme l’exprime Paul, au début de ce même chapitre 15 de la première lettre
aux Corinthiens, la foi en la résurrection, ou plus exactement la foi au Christ
ressuscité, cette foi résulte d’une rencontre, d’une rencontre personnelle qui
bouleverse la vie de ceux qui la vivent. C’est aujourd’hui l’expérience des
catéchumènes qui rencontrent le Christ à l’âge adulte. C’est aussi l’expérience
de tant de jeunes au cours de temps forts, à Taizé, lors des journées mondiales de
la jeunesse, ici même à Vézelay.
Comme toute vraie rencontre, la rencontre du ressuscité ne se résume pas à ce
que notre raison peut en dire. Elle touche le plus profond de notre vie et en
réoriente la trajectoire.
Et pourtant, cette rencontre authentique peut s’affadir, voire s’effacer devant
d’autres réalités. Nous revenons ici à la question du choix que nous avons sans
cesse à effectuer entre Dieu et les idoles.
Ce choix, c’est d’une certaine manière le thème commun de toutes les béatitudes
de l’Évangile de Luc. Ces béatitudes de l’Évangile de Luc sont encore plus
concrètes, encore plus directes que leurs parallèles de l’Évangile de Matthieu.
Nous lisons en Luc « heureux les pauvres », et non plus « heureux les pauvres
de cœur ». Et cette béatitude est suivie d’une malédiction : « malheureux, vous
les riches ». Nous lisons « Heureux vous qui avez faim », puis « Malheureux
vous qui êtes repus », « Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent à
cause du Fils de l’Homme », et « Malheureux, vous dont les hommes disent du
bien ».
Derrières ces phrases un peu provocantes, nous trouvons à la fois des situations
économiques et sociales bien concrètes, et des situations du quotidien.
Quelles sont les idoles que le discours de Jésus vient dénoncer ? Tout d’abord, il
y a l’idole de l’argent, c’est une constante dans le discours du Christ, l’attrait de
l’argent est tel, pour certains, qu’il vient effacer toute autre perspective : l’argent
devient pour certains une idole, c’est-à-dire le but principal de l’existence.
L’argent, mais aussi le confort. Le confort qui conduit à oublier ceux qui n’en
disposent pas. Les béatitudes de l’Évangile de Luc nous obligent à réfléchir sur
notre société et sur notre monde : sur les inégalités qui sont tellement évidentes,
et surtout sur notre manière de nous positionner à l’égard de ces inégalités.
Et puis, la troisième béatitude que j’ai citée est plus subtile, elle nous met en
garde contre une autre idole : et cette idole c’est nous-mêmes. Comment ne pas
devenir prisonnier de notre propre image, de notre propre popularité. Comment
être capable d’oser l’impopularité, si l’enjeu qui y est lié concerne la justice, ou
la vérité.
Il nous faut évidemment nous dégager de la dimension un peu binaire de la
prophétie de Jérémie, ou des béatitudes dans l’Évangile de Luc. Nul d’entre
nous n’est blanc ou noir. Nous nous trouvons quelque part entre les deux pôles
décrits par les textes que nous venons d’entendre. Ces textes nous invitent, nous
convient dans un premier temps à un diagnostic sur notre propre vie : où en suis-
je ? En qui, en quoi, ai-je mis ma confiance ? Quel est mon degré de liberté vis -
à-vis des biens, de l’argent, du confort ? Quel est mon degré de liberté vis-à-vis
de ma propre image ?
Faire la vérité face à Dieu.
Et puis, un second moment de la démarche qui nous est proposée par ces textes
consiste à prendre le risque de nous abandonner à la confiance en Dieu.
Confiance dans le ressuscité qui nous précède et qui vient à nous, discrètement,
jour après jour dans sa Parole et dans son Eucharistie.
Confiance également dans les paroles de Jésus, qui nous décrit le chemin du vrai
bonheur. Il ne s’agit pas pour nous d’abdiquer notre liberté, mais plutôt
d’approfondir notre relation avec le Christ, une relation qui ne peut pas nous
laisser inchangés, une relation qui nous conduit sur un chemin de
transformation, sur un chemin de conversion.
Que notre vie, Seigneur, soit comme cet arbre décrit par le prophète Jérémie, un
arbre qui pousse ses racines vers l’eau de ta Parole. Amen.