Homélie du 30 ème dimanche ordinaire
30 ème Dimanche Ordinaire 2025 Année C / JK 30 SO 25
Olivier Artus
Les textes que nous venons d’entendre se passent presque de commentaire. Ils
attirent une fois de plus notre attention sur la place des plus pauvres, et sur la
place des exclus. Des pauvres et des exclus dans notre société, mais aussi des
pauvres et des exclus dans nos communautés chrétiennes. Pourquoi cette
insistance des textes bibliques sur la place des pauvres ? Sans doute, parce que,
de génération en génération, les pauvres sont les oubliés de l’histoire, ceux dont
on ne parle jamais.
Le livre du Siracide met en valeur la prière des veuves, des orphelins, et de tous
ceux qui sont méprisés du fait de leur condition sociale. Ce vocabulaire est très
courant dans l’ensemble de l’Ancien testament. Les lois de la Torah, comme la
prédication des prophètes invitent à prendre soin des veuves et des orphelins.
Pourquoi cette attention particulière ? Parce que dans la société de l’ancien
Israël, seuls les hommes ont le droit de propriété. Devenir veuve, être orphelin,
c’est être privé de terres, et c’est donc être privé de toute subsistance et de tout
revenu, dans une société rurale. Les veuves et les orphelins sont démunis, et ils
sont méprisés, car ils se situent au plus bas de la hiérarchie sociale de l’époque,
parmi ceux qui ne possèdent rien.
Ne pensons pas qu’une telle hiérarchie ait aujourd’hui disparu. Il y a tout
d’abord des sociétés où elle a pignon sur rue. En Inde, le système des castes se
pérennise, de génération en génération, un système qui exprime une vision
totalement hiérarchique de la société. Les intouchables, les dalits, qui forment la
plus basse caste, les dalits sont infréquentables. On hésite à leur parler, à se
marier avec eux, et même, dans les communautés catholiques, on hésite parfois
à fréquenter la même église qu’eux.
D’une manière plus globale, le pape Léon a repris récemment l’analyse du pape
François concernant les périphéries. Le constat du pape Léon est que nos
sociétés contemporaines sont des sociétés qui excluent, qui relèguent à la
périphérie tous ceux qui ne prennent pas le train du progrès. Malheur à celles et
ceux qui ne sont pas capables de s’intégrer à la société numérique, au monde de
l’intelligence artificielle. Malheur à celles et ceux qui se sentent dépassés par le
progrès technique, et qui sont alors marginalisés.
Oui une vision hiérarchique de la société persiste encore aujourd’hui, et elle est
parfois profondément ancrée dans la culture. Au début du 20 ème , dans
l’Angleterre industrielle, lorsque les domestiques parlaient de leurs maîtres, ils
n’était pas rare qu’ils utilisent l’expression « our betters » : ceux qui valent
mieux que nous. Intégration profonde d’une hiérarchie sociale censée
correspondre également à une hiérarchie morale.
C’est ce glissement que nous retrouvons dans l’Évangile. Les publicains
exercent un métier que personne ne veut faire. Ils manipulent de l’argent qui
porte l’effigie de l’empereur, l’effigie d’une idole, d’un Dieu païen. Les
publicains sont donc fondamentalement impurs. Ils sont relégués aux périphéries
de la société, et ils ont profondément intégré cette condition mineure qui est la
leur.
L’attitude du publicain dans la parabole de l’Évangile illustre parfaitement cette
situation : il reste derrière, loin des premiers rangs, il se déclare pécheur. Le
Pharisien, au contraire, est fier de sa propre condition. Il appartient au groupe
dirigeant du peuple juif à l’époque de Jésus, et son discours est un discours
d’autojustification : « Je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres
hommes ». Il respecte la Loi. Il fait ce qui est prescrit. Et dès lors il a
l’impression qu’il n’a plus besoin d’être sauvé. Il est son propre sauveur.
La finale de la parabole renverse les apparences. Jésus déclare juste celui a
conscience de sa propre faiblesse, de ses propres limites, et parfois de son propre
péché. Le pharisien vit dans l’illusion, le publicain vit dans la vérité.
Ainsi, le livre du Siracide, comme l’Évangile de Luc mettent en valeur l’un des
thèmes centraux de la Parole de Dieu, un thème que nous avons retrouvé de
dimanche en dimanche, tout au long de cette année liturgique : en Jésus-Christ,
Dieu se fait proche des plus pauvres, Dieu se fait proche de ceux qui sont
rejetés, Il se met à leur écoute, et Il leur fait justice.
Ces préalables nous permettent d’entrer dans la juste compréhension de la
deuxième lettre à Timothée. Depuis deux mille ans, l’Église reconnaît en Saint-
Paul un Apôtre majeur, l’un de ses deux piliers principaux. Et pourtant, que dit
Paul de lui-même dans cette lettre ? Se présente-t-il comme un missionnaire hors
pair, qui tire gloire et fierté de son action ? Absolument pas.
Paul souligne d’abord sa propre fidélité vis-à-vis du Christ. Il a gardé la foi.
Mais pourtant, sa mission a échoué. Paul est prisonnier à Rome, et il se sent
abandonné de tous. Il est devenu pauvre et méprisé. Pourtant, il a la force de
proclamer l’Évangile, en dépit des circonstances, mais il reconnaît que cette
force ne vient de lui-même. Elle lui est transmise par le Christ ressuscité.
Nous ne pouvons que constater la différence absolue qui existe entre l’attitude
de Paul, et celle du Pharisien de l’Évangile ! Du côté du pharisien, il y a
suffisance, autojustification, et sentiment de puissance.
Du côté de Paul, nous trouvons un aveu de faiblesse, un aveu d’échec, et la
conscience que, sans le Christ, rien n’est possible. C’est au cœur de la pauvreté
de sa propre condition que Paul a compris à quel point il avait besoin d’être
sauvé par le Christ.
Qu’en est-il de nous-mêmes ? Notre vie est contrastée. Elle conjugue force et
faiblesse. Dans les moments de bonheur ou de réussite, il peut nous arriver
d’avoir l’impression d’être totalement autonomes, de n’avoir besoin de rien, ni
de personne. Notre succès, ou notre bonheur, nous suffisent
Mais nous savons bien que ces moments ne durent pas, comme le dit si bien le
Psaume : « L’homme comblé ne dure pas ». Et c’est sans doute dans nos
moments de détresse, de fatigue, de peine, que nous redécouvrons une plus
grande proximité avec le Christ. Que nous prenons vraiment conscience que
nous avons besoin d’être sauvés. Nous n’avons pas besoin d’être forts pour être
de vrais missionnaires, de vrais porteurs de l’Évangile. Mais nous avons besoin,
pour cela, de demeurer proches du Christ.
Seigneur, tu nous accompagnes tous les jours de notre vie. Dans les moments de
joie, mais aussi dans toutes nous pauvretés. Donne-nous de te reconnaître
comme le seul Sauveur. Celui qui vient prendre soin de chacune de nos vies.
Celui qui nous révèle la dignité de notre existence, et qui nous appelle
inlassablement à la justice. Amen.