Sainte famille
Heilige Familie / Sainte Famille 2024
Olivier Artus
Lorsque nous prononçons le terme « Sainte famille », ce qui nous vient peut-être d’abord à l’esprit, c’est l’image d’une famille parfaite, exemplaire, sans histoires. Que la famille de Jésus soit exemplaire, c’est assurément le cas. C’est le cas du fait de la disponibilité absolue de Marie, c’est le cas du fait de l’esprit de service et de l’humilité de Joseph. Mais qu’en est-il de la manière dont, au sein de cette famille, nous est présenté par l’Évangile de Luc l’éducation de Jésus, la formation de la personnalité de Jésus ?
La liturgie de ce Dimanche pose tout d’abord deux préalables, dans le premier livre de Samuel et dans la première lettre de Jean.
Dans le première livre de Samuel, l’histoire d’Anne est celle d’une femme réputée stérile, qui désespère de devenir mère mais qui, lorsqu’elle le devient, remet de manière symbolique son enfant à Dieu lui-même. C’est sa manière de signifier qu’elle a compris que même si cet enfant est son enfant, il n’est pas sa propriété particulière. Cet enfant, Samuel, est ultimement enfant de Dieu. Et la suite du récit décrira la destinée exceptionnelle de Samuel, que rien ne laissait prévoir, et qui a été rendue possible par le choix de sa mère : laisser le jeune Samuel suffisamment libre pour qu’il puisse entendre l’Esprit de Dieu retentir en lui et guider son existence.
Cette liberté de grandir dans l’Esprit, c’est celle de tous les enfants de Dieu. C’est l’appellation que donne la première lettre de Jean aux Chrétiens. Se reconnaître enfant de Dieu, c’est reconnaître que notre vie, notre existence, avec tout ce qui la compose, notre vie est, avant tout, un don. Nous avons reçu la vie et nous sommes précédés par ce don. Se reconnaître enfant, fille ou fils, c’est accepter de ne pas être les propriétaires ultimes de notre propre existence. C’est reconnaître que nous ne sommes pas, chacune et chacun d’entre nous, des entités autonomes, mais des êtres, des personnes en relation : nous sommes précédés par le don de nos parents, ce don que, dans la foi, nous reconnaissons comme le don de Dieu. Et nous sommes invités à entrer à notre tour dans cette logique du don dont les expressions sont multiples : donner en devenant parents, bien sûr, c’est le don par excellence, mais il y a bien d’autres manières d’inscrire notre vie dans une logique de don : l’engagement sous toutes ses formes — qu’il s’agisse de répondre à l’appel de l’Esprit en s’engageant dans une vocation religieuse ou sacerdotale, qu’il s’agisse de s’engager pour des causes justes, voire pour des combats qui nous paraissent aujourd’hui utiles et nécessaires.
Quoi qu’il en soit de nos choix, entrer dans la logique du don, c’est adopter un rapport à l’existence qui se différencie de celui qui est promu par la culture contemporaine. Les sociétés occidentales présentent souvent, dans la publicité, dans la communication, des modèles : des personnages en réussite sociale et professionnelle, des personnages autonomes, qui apparaissent autosuffisants dans le monde où ils se trouvent.
Or le propos de la première lettre de Jean se situe à l’inverse de cette perspective. Ce texte rappelle le commandement du Christ — aimez-vous les uns les autres— et il nous fait ainsi comprendre que, loin d’être autonomes et autosuffisants, nous sommes des êtres en relation, dépendants les uns des autres. Et la famille constitue le lieu d’apprentissage par excellence de cet amour partagé, et de cette interdépendance.
Une interdépendance au service de la croissance, au service de l’éducation et de la construction des plus jeunes, des enfants. Et nous revenons ici à Jésus dans cet épisode de l’Évangile de Luc. Le premier constat que nous pouvons faire, c’est que Jésus, à douze ans, devient plus indépendant. La connaissance du milieu juif pourrait nous faire remarquer que, douze ans, c’est, à un an près, l’âge de la « Bar Mitzva », l’âge où, selon la traduction littérale de l’hébreu, un garçon devient fils du commandement. Il devient capable de lire la Torah, de la comprendre, voire de la commenter. C’est ce que fait Jésus au Temple.
Mais il y a évidemment plus qu’une entrée symbolique dans l’âge d’homme. En agissant ainsi, Jésus étonne et trouble ses parents. Ce n’est d’ailleurs pas le seul épisode où les Évangiles soulignent l’incompréhension de la famille de Jésus devant son itinéraire. Pensons à ces récits dans lesquels la mère de Jésus, Marie, et ses frères veulent le reprendre, à Capharnaüm, au bord du Lac. « Il a perdu l’esprit »., disent-ils. Dur apprentissage de la liberté, de la liberté dans l’Esprit d’un fils, d’un frère.
Ici, le récit de l’Évangile de Luc qui retrace l’itinéraire de la Sainte Famille souligne le nécessaire « lâcher prise » qui caractérise la relation entre parents et enfants. Marie et Joseph sont les véritables parents de Jésus, de par sa nature humaine, et en même temps, dans la force de l’Esprit du Père, Jésus déploie progressivement sa vocation propre. Une vocation unique, qui va le faire reconnaître pas à pas comme fils de Dieu.
Mais, que pouvons-nous retenir de cet épisode pour nous-mêmes : l’invitation qui vaut pour tous, et particulièrement pour les plus jeunes, c’est une invitation à discerner sa propre vocation dans la force de l’Esprit.
Discerner sa propre vocation dans la force de l’Esprit. Tous les mots comptent :
- Discerner : discerner, cela peut prendre du temps et de l’énergie, et cela mène à un choix qui fait grandir. Un choix qui est source de joie et de paix.
- Discerner sa propre vocation : nous avons la chance de vivre en un siècle où les parents se sentent moins « propriétaires » de leurs enfants. Accompagner des enfants, des jeunes, c’est leur donner tous les moyens d’effectuer des choix qui soient les leurs, qui soient accordés à leurs talents, et à leurs aspirations. Des choix qui soient libres de toute « projection » des adultes, de tout « transfert » des parents sur leurs enfants.
- Discerner dans la force de l’Esprit : l’Esprit du Père et du Fils, l’Esprit du Christ nous rappelle que, lorsque nous réfléchissons à notre propre vie, nous ne pouvons jamais le faire indépendamment du reste de la réalité. Nous sommes invités à nous demander comment nos choix sont susceptibles de nous faire entrer en relation, et même davantage, de nous mettre au service de la communauté à laquelle nous appartenons.
Et puis, pour terminer, l’Évangile de Luc nous invite à l’humour : il utilise des mots forts — étonnement, incompréhension, souffrance même. Et il le fait en nous parlant de la famille de Jésus. Cet Évangile nous dit, à sa manière, qu’aucune vie familiale n’est exempte d’aspérités, d’incompréhensions, de soubresauts, et que l’éducation à la liberté ne va pas sans heurts. La famille de Jésus, Dieu incarné parmi nous, Jésus vrai homme, la famille de Jésus est une vraie famille humaine. Et c’est en cela qu’elle est exemplaire. Elle ne nous propose pas un modèle inatteignable. Au contraire, elle nous montre combien tous les aspects de la vie familiale, et même les plus difficiles, tous ces aspects sont des chemins concrets pour la rencontre du Christ. À travers notre vie familiale, c’est bien cette rencontre du Christ qui nous est proposée. Amen.