Homélie 4ème dimanche Ordinaire
JK 04 SO 26
Olivier Artus
Avec l’Évangile des béatitudes, que nous venons d’entendre dans la
version de Matthieu, nous nous situons au cœur de la foi, au cœur du programme
de vie et de foi que Jésus transmet aux disciples qui l’accompagnent.
Un mot tout d’abord de la situation de ce texte, dans cet Évangile.
L’Évangile de Matthieu est celui qui est le plus imprégné de culture juive.
Matthieu a en mémoire les Écritures de l’ancien Israël. Et la place des
Béatitudes dans son Évangile correspond à la place du décalogue dans le livre
du Deutéronome. Dans le Deutéronome, Dieu sur la montagne de l’Horeb
transmet à Israël les commandements qui constituent un résumé de la foi, et en
même temps un énoncé des règles de l’alliance que Dieu conclut avec son
peuple.
Dans l’Évangile de Matthieu, c’est sur une nouvelle montagne — le mont
des béatitudes — que Jésus tient ce discours inaugural, avec une autorité qui est
celle de Dieu lui-même. Les béatitudes constituent en quelque sorte les
« nouveaux commandements » qui s’adressent à tous les disciples de Jésus, et
potentiellement à l’humanité tout entière.
Tout d’abord, comment résumer le message spirituel des béatitudes.
Essayons de le faire avec les Psaumes, les psaumes qui ont le sens de la formule
et qui résument en une phrase une intuition spirituelle, qui expriment en une
phrase la compréhension que le peuple des croyants a de Dieu. Les béatitudes
évoquent tout d’abord le Psaume 130 : « Seigneur je n’ai pas le cœur fier ni le
regard ambitieux, je ne poursuis ni grands desseins, ni merveilles qui me
dépassent ». Un message d’humilité. Et puis le Psaume 48 : « L’homme comblé
ne dure pas. Il ressemble au bétail qu’on abat ». Un Psaume qui exprime
l’illusion de ceux qui se croient autosuffisants, qui se suffisent à eux-mêmes.
Regardons maintenant de plus près le texte des béatitudes. Beaucoup d’encre a
coulé pour savoir qui sont les « pauvres de cœur ». « Heureux les pauvres de
cœur ». Le cœur, dans la compréhension juive de la personne humaine, le cœur,
c’est le siège de la volonté, de l’intelligence, de la conscience. On pourrait donc
paraphraser : « heureux ceux qui éprouvent le manque ». Heureux ceux qui ont
conscience qu’ils ne suffisent pas à eux-mêmes. Éprouver le manque comme
condition nécessaire pour entrer en relation. Entrer en relation avec le prochain,
entrer en relation avec Dieu.
La foi n’est pas présentée par les béatitudes comme la possession de quelque
chose, mais comme la capacité à s’ouvrir à un autre, à Dieu lui-même. Et tout le
reste en découle. Heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui ont faim et soif
de justice. Les béatitudes énoncent une série de situations, dans lesquelles notre
vie personnelle, ou notre vie collective a besoin d’être réparée. D’être
complétée.
Et la suite du texte décrit les attitudes susceptibles de contribuer à réparer le
monde dans lequel nous vivons : « heureux les cœurs purs », ou pour le dire
autrement, heureux celles et ceux dont les intentions sont droites. Heureux les
ouvriers de paix, et puis, à la fin du texte, vient une rupture : « heureux ceux qui
acceptent d’être persécutés au nom du Christ ». La finale des béatitudes semble
trancher avec le caractère assez irénique du début du texte. Jésus rappelle ses
interlocuteurs à la réalité. Celles et ceux qui s’engagent avec lui pour la justice
et pour la paix, en vue du Royaume, ceux-là rencontreront des oppositions, des
adversaires, des persécutions. Dès la fin de ce discours, c’est la Croix qui est
annoncée, mais aussi la promesse du royaume pour tous ceux qui sauront suivre
le Christ sur le chemin qu’il propose.
Les béatitudes ne constituent donc en aucun cas un discours politique. Aucune
dimension idéologique dans ce texte, mais bien davantage une réflexion sur la
compréhension que nous avons de notre propre existence.
Et comme dans le décalogue de l’Ancien Testament, le choix que les disciples
du Christ sont invités à faire est un choix entre idolâtrie et foi véritable. Qu’est-
ce qu’être idolâtre ? Être idolâtre, c’est ne vouloir compter que sur ses propres
forces. C’est faire de sa propre existence sa propre idole, en se mettant au centre,
et en voulant se prémunir contre tout risque. Au contraire, Jésus enseigne à ses
interlocuteurs, il enseigne à ses disciples de reconnaître et d’accepter le manque.
Accepter le manque, accepter de ne pas être tout-puissant, et, dès lors entrer en
relation avec le prochain, quel qu’il soit, une relation caractérisée par la douceur
et la miséricorde, ce sont les mots utilisés par Jésus. Cette relation douce et
miséricordieuse envers le prochain, cette relation est la condition de la justice et
de la paix, et cette relation avec le prochain est inséparable de notre relation
avec Dieu lui-même.
Comme le décalogue le faisait dans l’Ancien Testament, Jésus relie, dans les
béatitudes, il relie la relation à Dieu et la relation au prochain. Chacun peut ainsi
apporter sa pierre à la construction du Royaume de Dieu, faire grandir ce
royaume, en ajustant ses pas au chemin tracé par les béatitudes. « Seigneur je
n’ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux, je ne poursuis ni grands desseins, ni
merveilles qui me dépassent ». C’était la formule du Psaume 130. En effet, le
chemin proposé par Jésus sur la montagne ne dépasse pas nos capacités. Mais ce
chemin requiert notre décision. La décision de croire. La décision du suivre le
Christ. Et puis, c’est un chemin qui nous invite à l’humilité. C’est le sens des
deux premières lectures proposées par la liturgie de ce Dimanche, des lectures
qui reviennent sur l’histoire tourmentée d’Israël, et sur les débuts difficiles de la
communauté chrétienne.
Dieu a choisi Israël comme peuple de l’alliance. Ce peuple n’était ni puissant,
ni prestigieux. Mais l’important pour Yahvé, Dieu d’Israël, c’était que ce peuple,
malgré ses infidélités, fasse finalement le choix de la justice et de l’humilité —
je cite ici le prophète Sophonie. C’est la pauvreté et la petitesse d’Israël qui l’a
conduit à se tourner vers son Dieu.
Même paradoxe dans la première lettre aux Corinthiens. Paul s’adresse aux
Chrétiens de Corinthe qui, loin d’être des notables, sont, écrit-il, ce qu’il y a de
plus faible, de plus modeste, et de plus méprisé dans le monde. Des gens
simples, qui tirent leur gloire non pas de leur statut social, mais de leur
appartenance à la communauté des baptisés, à la communauté de ceux qui sont
sauvés par leur baptême.
Chaque fois que nous participons à l’eucharistie, nous venons, nous aussi, sur la
montagne, pour écouter le Christ, comme jadis les disciples de Jésus. Le Christ
ne considère pas notre statut social, il ne considère pas nos réussites mondaines,
mais il considère notre capacité à ouvrir notre cœur, notre capacité à reconnaître
nos manques, et à entrer dans un chemin d’humilité et de douceur, le seul
chemin qui puisse mener au royaume de Dieu.
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des cieux est à eux ». Que le
Seigneur ouvre notre cœur à cette première béatitude, et nous aide à y conformer
notre vie. Amen.