Homélie des rameaux
Rameaux 2026 / Palmsonntag 2026
Olivier Artus
Nous sommes habitués à entendre la récit de la Passion, chaque année, le
Dimanche des Rameaux, puis le Vendredi Saint. Habitués, trop habitués peut-
être pour mesurer le total renversement que ce récit introduit dans notre regard
sur l’histoire, et dans notre regard sur le monde.
Qui sont les vainqueurs de l’histoire ? Quel que soit le regard que l’on porte sur
Jésus, tous les contemporains de sa passion et de sa mort en Croix pensent
assister à la victoire d’Hérode et à la victoire de Pilate. L’ordre de l’empire
romain règne à Jérusalem, et Jésus, Jésus qui était devenu un gêneur, a été
supprimé. Il a été assassiné.
Sa passion a été un révélateur : chacun des témoins de la passion de Jésus a été
conduit, presque malgré lui, à révéler quelle était sa personnalité véritable, sa
personnalité profonde. La Passion du Christ a révélé la duplicité de Judas. Elle a
révélé la lâcheté des disciples, et particulièrement celle de Pierre. Elle a révélé
l’opportunisme d’Hérode et des autorités romaines. Elle a révélé enfin la fidélité
des femmes qui suivaient Jésus, parmi lesquelles Marie-Madeleine.
Les apparences sont redoutables : Jésus termine sa vie comme un bandit, mis au
rebut de la société, mis en Croix. Jésus traverse les dimensions les plus
douloureuses, les plus basses de la condition humaine.
Mais c’est pourtant lui, Jésus mis en Croix, c’est portant lui que des disciples, de
plus en plus nombreux, c’est pourtant lui que des disciples vont reconnaître
progressivement comme Christ et Seigneur, fils de Dieu. Et cela d’ailleurs dès le
soir de la passion. Pensons à la confession de foi du centurion romain qui, au
terme de la passion, s’écrie, « Vraiment celui-ci était fils de Dieu.
Pourquoi donc Jésus, Fils de Dieu, accepte-t-il d’endurer les souffrances d’un
condamné à mort, d’un condamné à mort réprouvé par la société et par
l’ensemble des autorités juives et romaines. ?
La réponse se trouve dans l’Hymne aux Philippiens, écrit par Saint-Paul : « Le
Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui
l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur ».
Prenant la condition de serviteur.
Jésus s’est volontairement, délibérément, fait serviteur de l’humanité. Il s’est fait
serviteur de l’humanité, tout d’abord en assumant tous les aspects d’une vie
humaine authentique, et en particulier, en acceptant d’affronter le défi auquel se
confronte toute vie humaine : le défi du mal.
Jésus s’est confronté au mal sous toutes ses formes : il s’est confronté au mal
sous la forme de la tentation, qu’il a affrontée au désert. Il s’est confronté au mal
représenté par la maladie, qu’il a combattue chez tous ceux qui en souffraient, et
qui se trouvaient sur son chemin. Il s’est confronté au mal incarné par la dureté
des Pharisiens et des grands prêtres du Temple de Jérusalem, pour qui le respect
des lois passait avant l’amour du prochain. Il s’est confronté au mal incarné par
Hérode et les autorités romaines, symboles de l’injustice absolue.
Et tout en se confrontant au mal, Jésus a proposé un chemin nouveau, un chemin
original caractérisé par l’amour du prochain, du prochain quel qu’il soit,
membre du peuple juif ou étranger, l’amour du prochain, la compassion envers
le prochain, l’amour du prochain et aussi une vraie liberté dans la manière de
mettre en œuvre les commandements de Dieu, ces commandements donnés à
Israël au Sinaï. Une liberté qui conjugue deux attitudes complémentaires : la
radicalité, et la souci de la dignité et de la vie de toute personne humaine.
La radicalité : dans l’Évangile de Matthieu, nous trouvons cette radicalité dans
le sermon sur la montagne, lorsque Jésus dit à ses disciples que les
commandements de Dieu ne suffisent pas, qu’il faut aller au-delà de ces
commandements jusqu’à l’amour gratuit et absolu du prochain.
Radicalité, et souci de la dignité, des conditions de vie de toute personne
humaine. Jésus libère des commandements lorsqu’ils enferment, lorsqu’ils
représentent un obstacle à une vie digne et libre. Jésus s’approche des lépreux,
qui sont déclarés impurs et infréquentables, il s’en approche pour les guérir et
les réintégrer dans la communauté humaine. Il fréquente les pécheurs, il leur
pardonne leur péchés, et les invite à un nouveau départ.
Cette liberté du Christ, cette liberté mise au service du prochain, cette liberté est
insupportable pour tous ceux qui ont en quelque sorte confisqué la religion
juive. Pour tous ceux qui se font les juges de leur prochain, et les arbitres de
l’application de la loi.
L’amour de Jésus pour son prochain, pour son prochain quel qu’il soit, quoi qu’il
ait fait, cet amour de Jésus est presque incompréhensible pour ceux qui sont
repliés sur leurs certitudes, et qui font de leurs certitudes une prison pour leur
entourage.
Dès lors, la liberté du Christ et son amour inconditionnel du prochain, même si
ce prochain est considéré comme impur, comme pécheur, cette liberté et cet
amour suscitent une opposition et une haine qui conduisent Jésus à la Croix.
En acceptant de prendre sur lui cette haine, cette expression absolue du mal, en
acceptant de la porter jusqu’en Croix, Jésus en libère l’humanité, car la
résurrection manifestera à tous que la vie de Jésus était en tous points conforme
au projet de Dieu.
Jésus s’est fait serviteur, et en se faisant serviteur, il a manifesté que Croire en
Dieu n’était pas une servitude, ni une obéissance aveugle et servile à une loi.
Non, croire en Dieu passe par l’amour inconditionnel du prochain et par la
liberté mise au service au prochain.
En commentant ce récit de la passion, nous comprenons à quel point il garde
toute son actualité. Nous Chrétiens, disciples du Christ, nous voici, à notre tour,
à sa suite, nous voici appelés à devenir serviteurs. Devenir serviteurs, c’est-à-
dire ne pas être économes de l’amour que nous donnons. Apprendre à nous
donner vraiment, et non pas demeurer en retrait. Devenir serviteurs, c’est-à-dire
nous rendre véritablement disponibles pour les appels de nos prochain en
détresse, et ils sont nombreux. Cesser de nous recroqueviller sur des certitudes,
ou sur des peurs, ou sur des égoïsmes, et adopter un regard large, qui sache
reconnaître les appels de nos contemporains et y répondre.
Seigneur Jésus, tu as accepté la Croix, tu as accepté de porter sur toi la haine qui
habite le monde, pour nous en délivrer. Rends-nous capables d’être, à ta suite et
en ton nom, les serviteurs que le monde attend. Amen.