Homélie du mercredi des cendres
Cendres / Aschermittwoch 2026
Olivier Artus
L’année A de la liturgie des Dimanches permet une belle continuité entre
les Évangiles que nous avons entendus dimanche dernier, et le dimanche
précédent, et l’Évangile qui nous est proposé aujourd’hui, pour cette entrée en
Carême, dans le sermon de Jésus sur la Montagne des Béatitudes, au chapitre 6
de l’Évangile de Matthieu.
Revenons tout d’abord sur l’expression du prophète Joël, qui expose, en
quelques mots, l’enjeu réel de ce Carême. « Déchirez vos cœurs et non pas vos
vêtements » s’écrie le prophète. En effet, le Carême n’est pas une proposition
formelle de l’Église, que nous devrions suivre pour obéir à un règlement. Notre
engagement dans le Carême ne peut en rester à la superficie des choses. Il ne
peut s’agir d’un simple engagement rituel. Les cendres qui seront tout à l’heure
imposées sur nos fronts ne prendront tout leur sens que si ce rite correspond
pour chacune et chacun de nous à un engagement existentiel.
L’Église nous donne ce temps du Carême pour que nous parvenions à
regarder notre vie sans naïveté, pour que nous osions y faire la vérité, ce qui est
la condition préalable à notre propre conversion, et à une rencontre authentique
de Dieu.
Revenons à l’Évangile qui nous est proposé aujourd’hui. Il fait partie du
sermon sur la montagne, ce discours solennel que Jésus adresse avec autorité à
ses disciples. Ce discours commence par l’Évangile des Béatitudes, que nous
avons écouté il y a quinze jours. « Heureux les pauvres de cœur ». C’est-à-dire,
« Heureux ceux qui reconnaissent leur propre pauvreté, qui ont une attitude
humble et pauvre », car une telle attitude est le préalable à la rencontre de Dieu.
En commentant ce texte, nous avions cité le Psaume 48 : « L’homme comblé ne
dure pas, il ressemble au bétail qu’on abat ». Il en va en effet de la rencontre de
Dieu comme de toute vraie rencontre. Une vraie rencontre ne peut avoir lieu que
si nous laissons vraiment de la place à l’autre, que si nous croyons que l’autre,
qu’il s’agisse de Dieu ou de notre prochain, que si nous croyons que l’autre peut
nous apporter quelque chose, et même renouveler notre existence.
Et puis, dimanche dernier, nous avons lu les antithèses de l’Évangile de
Matthieu : dans ces antithèses, Jésus nous demande non seulement la justice, le
respect des commandements qui est la condition même de la justice, mais Jésus
nous exhorte à aller plus loin. Aller plus loin, c’est-à-dire entrer dans une
logique de gratuité. Et c’est précisément cette logique de gratuité qui est la
logique du carême, comme nous le montre l’Évangile que nous venons
d’entendre.
Prendre du temps pour Dieu, gratuitement, c’est-à-dire sans bénéfice
immédiat ni évident. Prendre du temps pour Dieu, parce qu’il est Dieu, c’est-à-
dire une personne qui aspire à entrer profondément en relation avec nous.
Allons-nous oser cette relation gratuite ? L’Évangile de Matthieu décrit des
attitudes caricaturales qui n’ont, bien entendu, rien à voir avec la rencontre de
Dieu et avec la prière gratuite. La prière, écrit l’évangéliste Matthieu, en
rapportant les paroles de Jésus, la prière n’est pas une démonstration publique de
piété. La prière est avant tout un cœur à cœur avec Dieu, un lieu et un moment
d’intimité, qui constitue le point de départ, la condition même de la vie de foi.
Pas de foi authentique sans temps gratuit consacré à Dieu, qu’il s’agisse de la
lecture des Saintes Écritures, de l’adoration du Saint sacrement, ou tout
simplement d’une conversation libre et personnelle avec Dieu. Ce n’est pas la
durée qui compte avant tout, mais la régularité, comme dans toute relation.
Parfois, la prière est difficile, c’est pourquoi l’Évangile de Matthieu nous
suggère des moyens complémentaires, des points d’appui pour rendre possible
notre rencontre avec Dieu. Le jeûne. Là encore, nous ne jeûnons pas pour nous
faire remarquer. Nous ne sommes pas des Pharisiens. Jeûner, c’est éprouver
physiquement le manque. Et ce rappel physique du manque, nous renvoie à un
autre manque : notre vie de croyants n’est pas « complète », elle n’est pas
accomplie, si elle n’entretient pas une relation de prière régulière avec le
Seigneur. Le jeûne nous renvoie à la nécessité de la prière.
Mais le jeûne a également une autre fonction : en éprouvant, à l’invitation
de l’Évangile et à l’invitation de l’Église, en éprouvant le manque de nourriture,
nous effectuons la même expérience physique que toutes celles et tous ceux qui
subissent ce manque de nourriture, qui y sont contraints : les pauvres, les
affamés, ceux qui manquent de tout.
L’expérience du jeûne nous rappelle l’impératif de la charité et du partage,
qui constitue la troisième invitation du discours de Jésus dans cet Évangile.
Jésus met ainsi sur le même plan la relation à Dieu dans la prière, et la relation
très concrète au prochain, à tous ceux qui sont en difficulté, et avec lesquels
nous sommes invités à partager. La gratuité de la prière nous renvoie à la
gratuité à laquelle nous sommes appelés dans nos relations avec notre prochain.
Dans quelques instants nous allons recevoir les cendres. Vivons cette
liturgie non pas simplement comme un rite que nous renouvelons chaque année,
mais comme un engagement personnel à approfondir notre relation avec Dieu, et
aussi un engagement à nous tourner gratuitement vers notre prochain,
particulièrement lorsqu’il se trouve en difficulté. Amen.