Homélie 1er dimanche de carème
1 er Dimanche Carême 2026 / FZ 01 SO 26
Olivier Artus
C’est le danger de l’idolâtrie qui est évoqué de multiples manières par les
lectures de ce premier dimanche de Carême. Préférer les idoles au seul vrai
Dieu, et parmi ces idoles, la plus fréquente, c’est nous-mêmes. Placer notre vie
au centre de tout, en lieu et place de Dieu lui-même.
Alors, entrons dans les lectures de ce Dimanche pour mieux en comprendre la
perspective. Il est dommage que la première lecture fasse l’impasse sur l’énoncé
de la loi qui va être transgressée par les premiers humains, selon le chapitre 3 du
livre de la Genèse. Je cite cette loi, au chapitre 2 de la Genèse, aux versets 16 et
17 : « Le Seigneur Dieu donna à Adam cet ordre : « Tu peux manger les fruits de
tous les arbres du jardin d’Éden. Mais l’arbre de la connaissance du bien et du
mal, tu n’en mangeras pas ». C’est une prescription intéressante, parce qu’elle
interdit aux êtres humains (la meilleure traduction d’Adam c’est « être
humain ». Cette prescription interdit aux êtres humains de s’approprier la totalité
de ce qui a été créé par Dieu. Cette prescription établit une distance entre
l’humanité et les biens. Et cette distance a pour fonction de rappeler que les
biens, de toutes sortes, la terre elle-même, les richesses, les récoltes, les biens,
quels qu’ils soient, sont avant tout des dons de Dieu. Ils ne peuvent devenir la
propriété exclusive de l’humanité.
Les êtres humains sont donc invités à ne pas se mettre au centre, car ils ne sont
pas maîtres de tout, ils ne sont pas l’origine de tout. Ne pas se mettre au centre,
ne pas s’idolâtrer soi-même, et ne pas idolâtrer les biens, en cherchant à tout prix
à se les approprier.
La suite du récit met en scène la désobéissance des personnages humains, tentés
par le mal, qui est symbolisé par le serpent. Les personnages humains ont cru
pouvoir se passer de Dieu. Mais c’était une illusion qui les a conduits au
malheur.
Saint-Paul, dans la lettre aux Romains, nous propose un commentaire de ce récit
des origines. Et dans ce commentaire, Saint-Paul écrit que tous les êtres humains
ont un comportement identique à celui des personnages du récit des origines de
la Genèse. Je cite Saint-Paul : « Par un seul homme, le péché est entré dans le
monde ». Cette formulation de Saint Paul aboutira à la notion de péché originel
chez Saint Augustin. Mais au-delà de cette formule — le péché originel —
quelle est la réalité visée ?
La réalité visée par ces textes nous est commune. Elle consiste à dire que nous
serions bien naïfs si nous pensions être dispensés du combat contre le mal et le
péché, elle consiste à dire que nous serions bien présomptueux, si nous pensions
pouvoir ne pas succomber à la tentation.
Le récit des origines de la Genèse nous propose, de manière imagée, un résumé
de notre condition humaine. Et Saint-Paul, dans la lettre aux Romains, nous en
fait la pédagogie.
Quelle est la conséquence de ce constat fait par l’auteur de la Genèse, et fait par
Saint-Paul ? La conséquence, c’est que, nous tous, atteints par le péché, abîmés
par le péché, nous tous, nous avons besoin d’être sauvés. Et le salut passe par un
combat, le combat du Christ, qui, dans sa vie terrestre, est, lui aussi, comme
chacune et chacun d’entre nous, le Christ qui est, lui aussi, confronté au mal et à
la tentation.
C’est l’objet même de l’Évangile de Matthieu, que nous venons d’entendre, et
cet Évangile est intéressant, parce que d’une part, il nous fait visiter les lieux
mêmes de la tentation, et parce que, d’autre part, il nous met en garde contre la
perversion du mal, qui peut se parer des apparences du bien. Je m’en expliquerai
dans un instant.
Les lieux de la tentation : les trois tentations du Christ, selon l’Évangile de
Matthieu, sont la possession — avoir autant de pain que souhaité, et même plus
que nécessaire — la possession, la gloire, et le pouvoir — le pouvoir sur les
royaumes de la terre, dans le texte de Matthieu. 2000 ans nous séparent de la
rédaction de cet Évangile, et nous voyons qu’il n’a pas pris une ride. Les lieux
de notre combat spirituel sont les mêmes : la possession, la possession des
objets. Des objets ou des personnes, comme l’illustre malheureusement
abondamment l’actualité récente.
La possession, la gloire. Et nous ne pouvons ici que penser au travail insidieux
des réseaux sociaux qui jouent avec le narcissisme de leurs utilisateurs. La
possession, la gloire, et enfin le pouvoir : ne pensons pas uniquement au pouvoir
dans les grandes choses. La convoitise du pouvoir intervient le plus souvent, au
jour le jour, dans le cadre familial et dans le cadre professionnel.
Les tentations du Christ décrivent donc parfaitement les lieux de notre propre
combat spirituel. Car il s’agit d’un combat. Le Christ va au désert, et c’est là
qu’il rencontre, qu’il identifie et qu’il combat ces tentations.
Il en va de même pour nous. Il nous faut aller au désert, c’est-à-dire au minium
avoir des temps de silence et de recueillement, pour discerner, pour identifier ce
qui est vraiment en jeu dans notre vie. L’époque actuelle est caractérisée par le
bruit. Et ce n’est que si nous parvenons à nous libérer du bruit de fond des
informations, des réseaux sociaux, des médias de toute nature. Ce n’est que si
nous parvenons à nous libérer de ce bruit que nous pourrons faire retour sur
nous- mêmes, et mesurer les vrais enjeux de notre existence. C’est l’enjeu du
Carême. Faire silence, et se retrouver en vérité, face à Dieu.
Face à Dieu, et non pas face aux faux-dieux. Le personnage du tentateur, dans
l’Évangile. — il est désigné par le mot diabolos en grec. Diabolos, le diable,
c’est-à-dire celui qui sépare. Celui qui sépare de la vérité, et celui divise
l’humanité. Le personnage du tentateur, le diable se réclame de la Parole de
Dieu lui-même. Il cite le Psaume 91 pour convaincre Jésus de lui obéir. Il essaye
ainsi de prendre la place de Dieu. C’est un imposteur, c’est une idole.
Et ce récit nous invite à la vigilance vis-à-vis de toutes les idoles
contemporaines. Vis-à-vis de toutes les séductions, de tout ce qui brille. Et cela
vaut dans le domaine de la vie quotidienne, comme dans le domaine de la vie de
foi. Le critère de l’authenticité, c’est Jésus qui nous le donne. Jésus qui ne
cherche ni la gloire, ni la richesse, ni le pouvoir. Jésus qui apporte à tous ceux
qu’il rencontre le salut, c’est-à-dire la guérison, et l’ouverture de leur vie vers un
avenir nouveau et libre. Nouveau et libre. Oui, tandis que le diable, le tentateur
cherche à enfermer, Jésus rend libre. Et cette liberté que le Christ nous donne et
à laquelle il nous invite, cette liberté est un bon critère de discernement de toutes
les situations que nous vivons.
Seigneur, libère-nous des tentations qui pourraient enfermer notre existence.
Libère-nous des situations qui nous enferment. Rends-nous attentifs à ta Parole.
C’est une Parole de vérité et de liberté. C’est une Parole de salut. Amen.