Homélie Pâques
Pâques 2026 / Oster 2026
Olivier Artus
Comment aborder la question de la Résurrection du Christ, que nous célébrons,
que nous fêtons en cette nuit / en ce jour ? Cette question a été l’objet d’un débat
entre deux théologiens protestants allemand célèbres, au siècle dernier, Rudolf
Bultmann, et son élève Ernst Käsemann.
Pour Bultmann, ce qui compte avant tout, c’est l’événement même de la
résurrection, le fait que le Christ soit ressuscité. Et pour Käsemann, ce qui
compte avant tout, c’est que l’homme Jésus, ayant vécu ce qu’il a vécu en
Galilée et en Judée, avec les choix de vie qu’il a effectués, c’est que l’homme
Jésus ait été ressuscité par le Père.
Les lectures de la veillée pascale et du jour de Pâques forment un ensemble
unifié, et ces lectures nous montrent que, comme dans la plupart des débats, les
positions de ces deux théologiens sont complémentaires, et éclairent d’un jour
différent une même réalité : l’événement de la résurrection.
Tout d’abord, comment le fait Rudolf Bultmann, la mise en valeur du fait même
que le Christ soit ressuscité : c’est l’insistance de Saint-Paul dans la lettre aux
Romains que nous avons lue (en cette veillée/ lors de la veillée pascale. Le
Christ est ressuscité, et, dès lors, le mal et la mort sont définitivement vaincus.
Ils sont demeurés cloués sur la Croix. Le Christ est ressuscité, et avec lui les
baptisés héritent de la promesse de la Résurrection ; les baptisés qui sont
l’avant-garde d’une humanité promise à la résurrection. La résurrection du
Christ introduit dans la vie du monde une espérance qui ne peut plus être
vaincue.
Le point de vue d’Ernst Käsemann est complémentaire du point de vue
précédent. Käsemann s’intéresse à la personnalité de Jésus, au fait que c’est
l’homme Jésus qui est relevé par le Père.
L’homme Jésus. Issu du peuple juif, et porteur de la mémoire et des espérances
de ce peuple. La longue traversée que nous effectuons / avons effectuée lors de
la veillée pascale nous familiarise avec la foi du peuple juif. Un peuple qui a la
mémoire de sa propre persécution. C’est cela la tradition de la libération
d’Égypte. Dieu libère son peuple réduit en esclavage. Un peuple qui reconnaît
l’œuvre de Dieu. Dieu que le peuple juif confesse tout au long de son histoire
comme créateur et sauveur. Oui, Dieu est créateur du monde, ce monde qui n’est
pas la propriété de l’humanité, mais qui est un don de Dieu confié aux hommes,
qui en ont désormais la responsabilité. Et Dieu est un Dieu sauveur, qui fait
alliance avec ce tout petit peuple, ce peuple méprisé, maltraité, comme pour
signifier que ce n’est pas dans la puissance que Dieu se révèle, mais bien au
cœur des souffrances du monde.
L’homme Jésus, issu du peuple juif, exerce un ministère public en Galilée et en
Judée. Et c’est ce ministère dont le livre des Actes des apôtres, qui est lu le jour
de Pâques / en ce jour de Pâques, retrace les grandes lignes en quelques phrases :
« Jésus de Nazareth, là où il passait, faisait le bien, guérissait tous ceux qui
étaient sous le pouvoir du mauvais. Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes
témoins de tout ce qu’il a fait ». Fin de citation. La vie terrestre et la mort de
Jésus sont inséparables. Jésus meurt en Croix du fait des choix de vie qu’il a
posés.
Et Jésus n’a pas fait le choix de la puissance. Il s’est même toujours méfié des
puissants de de monde. Non, Jésus a rejoint la faiblesse humaine, pour relever
ceux qui étaient tombés. Et il s’est identifié à eux jusqu’à la Croix. En le
relevant, en le ressuscitant, Dieu le Père relève, ressuscite, rend à la vie, la
manière même dont Jésus a vécu, et tous ses choix de vie.
Et Dieu le Père nous indique ainsi le chemin que les disciples du Christ sont
invités à emprunter. Le pape Léon XIV, dans son homélie de la Messe
Chrismale, le Jeudi-Saint à Rome, exprimait en ces termes cette invitation du
Christ à rejoindre la faiblesse humaine. Je le cite : « Nous savons qu’au cours de
l’histoire, la mission a souvent été dénaturée par des logiques de domination,
tout à fait étrangères à la vie de Jésus-Christ. Cependant, les grands
missionnaires sont les témoins d’approches discrètes, dont la méthode repose sur
le partage de vie, le service désintéressé, la renoncement à toute stratégie
calculatrice, le dialogue et le respect ». Et le pape poursuit : « La Croix fait
partie de la mission : l’envoi devient plus amer et effrayant, mais plus gratuit et
libérateur. L’occupation impérialiste du monde est interrompue de l’intérieur.
(…) Le Messie, pauvre, prisonnier, opprimé plonge dans les ténèbres de la mort,
mais c’est ainsi qu’il met en lumière la création nouvelle ». Fin de citation.
La création nouvelle. Elle est inaugurée par la résurrection. Mais la
manifestation de la résurrection n’est ni contraignante, ni tonitruante. Elle est
discrète. C’est ce que nous montrent les nombreux récits de résurrection, celui
de l’Évangile de Matthieu, lu lors de cette/la veillée pascale, celui de l’Évangile
de Jean, lu le jour de Pâques. Dans ces deux Évangiles, les premiers témoins de
la résurrection sont imprévus : Marie-Madeleine, accompagnée dans l’Évangile
de Matthieu, d’une autre femme. Les Apôtres n’interviennent que dans un
second temps, et cela dit beaucoup de la liberté du Christ ressuscité : l’Esprit du
Christ souffle où il veut.
Le deuxième élément important de ces récits, c’est le tâtonnement des témoins
de la résurrection. Dans l’Évangile de Jean, Pierre, qui entre en premier dans le
tombeau a du mal à comprendre la scène, et il a du mal à croire. Marie-
Madeleine est partagée entre la crainte et la joie. La foi n’est donc pas de l’ordre
de l’évidence, ni de la connaissance tranquille. Ce n’est pas quelque chose que
l’on possède. La foi est une rencontre progressive du Ressuscité, du Ressuscité
qui, comme Jésus dans sa vie terrestre, du Ressuscité qui ne passe jamais en
force, qui ne cherche pas à s’imposer dans nos vies, mais qui nous propose
inlassablement d’entrer en relation avec nous, dans le plus grand respect de
notre liberté.
Bien sûr, la Résurrection crée une brèche dans la vie de celles et ceux qui en
sont les témoins. Rien ne sera jamais plus comme avant. Joie d’entrer dans un
monde renouvelé, où tout ce qu’avait manifesté, tout ce qu’avait vécu Jésus de
Nazareth est définitivement vainqueur.
La résurrection ouvre une brèche dans notre monde. Si nous nous contentons
d’un regard trop rapide, la vie du monde semble dominée par la loi du plus fort,
par l’impérialisme, comme le dit le pape Léon XIV, et aussi par le règne des
intérêts personnels, quels qu’ils soient. Et pourtant, dans ce dispositif politique
et social qui peut paraître parfois implacable, des Chrétiens, au nom de leur foi
en la résurrection, introduisent de la différence, ils créent une brèche : en veillant
par exemple au respect de la dignité des personnes et des peuples, ou encore en
invitant au partage, et en vivant concrètement eux-mêmes ce partage, ou encore
en ayant le souci de ceux qui, aux yeux du monde, ne comptent plus, ou si peu,
les enfants à naître, les vieillards, les handicapés.
Que notre foi en la résurrection nous donne la force de creuser une brèche dans
un monde trop souvent cruel, et trop souvent injuste : la brèche de l’espérance,
la brèche de la justice, et la brèche de la dignité humaine. Amen.