Homélie 6ème dimanche de Paques
6 ème Dimanche de Pâques / OZ 06 SO 26
Olivier Artus
Le récit des Actes des Apôtres est intéressant, car il distingue bien les
deux étapes qui constituent désormais le Baptême chrétien. Il y a d’abord un rite
d’eau. Les Samaritains sont baptisés au nom de Jésus. Et ce rite d’eau reprend le
geste ancien de Jean-Baptiste, un baptême de conversion. Mais il exprime
également le lien qui existe entre les baptisés et Jésus-Christ. Ceux qui sont
baptisés sont définitivement unis au Christ.
Puis, Pierre et Jean leur imposent les mains, un geste qui leur transmet la force
de l’Esprit. Aujourd’hui, dans la liturgie du Baptême, l’onction de Saint-Chrême
est le geste qui exprime plus particulièrement le lien personnel du Baptisé à
Jésus-Christ. La prière qui l’accompagne est magnifique : « Dieu tout puissant
vous a libéré du péché, et vous a fait renaître de l’eau et de l’Esprit. Il vous
marque de l’huile sainte, pour que vous demeuriez éternellement les membres de
Jésus-Christ, prêtre, prophète et roi ».
Tous les baptisés participent ainsi à la mission sacerdotale, à la mission
prophétique et à la mission royale du Christ.
La mission sacerdotale : c’est une mission de sanctification. Qu’est-ce que la
sainteté ? En une phrase, c’est la proximité de Dieu. Est saint celui qui cherche à
se rapprocher de Dieu, qui est le Saint par excellence. La mission du Christ a
consisté à sauver l’humanité, à la libérer de péché qui la séparait de Dieu. Et la
mission des chrétiens, aujourd’hui, consiste à permettre, à rendre possible la
rencontre de Dieu.
Une mission sacerdotale, une mission royale : les chrétiens ne sont pas appelés
à se retirer du monde. La communauté chrétienne ne constitue pas un abri, dans
lequel les baptisés pourraient se protéger du monde. Au contraire, les Chrétiens
sont envoyés dans le monde, un peu comme un ferment dans la pâte, pour que
leur interface, leurs contacts constants avec le monde, avec la société, pour que
leurs contacts avec le monde portent du fruit.
Et c’est dans ces contacts avec la société, avec la société telle qu’elle est, c’est
dans ces contacts que s’exerce la mission prophétique des baptisés. La première
lettre de Pierre en parle de très belle manière : « Soyez prêts à tout moment à
présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison, de
rendre compte de l’espérance qui est en vous ». Rendre compte de l’espérance :
en ce début de XXIème siècle, dans nos sociétés occidentales sécularisées, nous
prenons mieux conscience que l’espérance chrétienne diffère souvent de
l’espoir que portent nos contemporains.
L’espérance chrétienne, c’est la Paix en Jésus-Christ ; Mais non pas, pour
reprendre une formule de l’Évangile de Jean au chapitre 14, non pas la paix à la
manière du monde, mais le Paix de Dieu. La paix à la manière du monde, c’est
une paix bellicisée. C’est l’absence de guerre, en attendant la prochaine guerre.
La Paix de Dieu, la paix en Jésus-Christ, c’est une rupture avec les valeurs du
monde. C’est le renoncement à toute stratégie de domination, à toute stratégie
mondaine, pour laisser place à un règne d’amour et de gratuité.
Passer de relations marchandes, ou de relations intéressés, à des relations
fondées sur une logique de don, une logique de don, qui est la logique même de
Dieu. Dieu qui crée le monde, Dieu qui sauve le monde en Jésus-Christ, non pas
par esprit de domination, non pas par intérêt, mais parce qu’il est lui, le Dieu de
Jésus-Christ, par qu’il est « amour donné », et « gratuité absolue ».
En Jésus-Christ, les forces et les valeurs qui dominent l’humanité depuis que
celle-ci est consciente de sa propre histoire, les forces et les valeurs qui
dominent l’humanité — le désir de puissance, le désir de domination, le désir de
possession — tout cela se trouve radicalement contesté par les paroles publiques
de Jésus, par ses gestes, et par le chemin qui le conduit à la Croix.
Alors, nous pouvons relire l’Évangile de Jean qui nous venons d’entendre et en
comprendre le sens profond. Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez,
vous garderez mes commandements ». Il ne s’agit plus seulement des
commandements d’Israël, du décalogue, dont l’objectif était d’établir, au nom de
Dieu, la justice dans les relations humaines. Non, les commandements dont parle
Jésus dépassent la justice ancienne. Il s’agit pour ses disciples d’accepter de se
donner aux autres, comme Jésus lui-même s’est donné à tous ceux qu’il
rencontrait. Se donner aux autres, c’est extrêmement difficile. Et si nous ne
comptions que sur nos propres forces, nous n’en serions pas capables. D’où la
suite du discours de Jésus : « Je prierai le Père et il vous donnera un autre
Défenseur ».
C’est dans la force de l’Esprit du Christ ressuscité que les disciples seront
capables de garder les commandements du Christ, et de s’engager dans le
chemin qu’il a tracé. Ce chemin est celui de l’amour. Ce mot, le verbe aimer
agapan, en grec, ce mot peut sembler désuet à des oreilles contemporaines, c’est
pourquoi il mérite explication.
La définition de l’amour, dans l’Évangile de Jean, la définition de l’amour n’est
pas une définition théorique. La définition de l’amour, c’est la vie du Christ —
le Christ qui n’a rien gardé pour lui-même, le Christ qui était tout entier don
offert aux autres. Et évidemment, un tel choix de vie donne le vertige. Ne rien
garder pour soi, quitter les sécurités humaines et s’en remettre totalement au
Père. C’est une expérience forte, c’est une expérience de dé-maîtrise, que le
Christ a vécue jusqu’au bout, confiant dans la réponse du Père. Et cette réponse
du Père, c’est la Résurrection. La résurrection qui est, d’une certaine manière,
l’affirmation que, dans l’existence humaine, seul le don de soi a valeur
d’éternité.
Faut-il être un héros pour vivre une telle expérience, l’expérience du don,
l’expérience de la dé-maîtrise ? Nous savons bien que non. Toute vie humaine
permet, en certaines occasions, en certaines occasions décisives, toute vie
humaine permet de goûter cette expérience. Les fiancés et ceux qui se marient
savent bien que le mariage est une plongée dans la dé-maîtrise, et que seule
l’acceptation du don de soi le rend possible. Ceux qui s’engagent dans l’Église,
dans la vie religieuse, ou dans le ministère ordonné acceptent, eux aussi,
d’abandonner pour une part la maîtrise de leur propre existence.
L’enjeu de ces différents choix de vie, c’est finalement le bonheur. Lâcher prise,
renoncer aux sécurités habituelles, c’est ouvrir la porte d’un monde nouveau, qui
n’est plus régi par les valeurs des sociétés humaines, mais par l’amour, au sens
où Jésus l’entend. L’amour que Jésus a pris le risque de vivre jusqu’au bout.
Le temps de Pâques nous donne 7 semaines, 50 jours, le temps d’une Pentecôte,
Il nous donne 50 jours pour approfondir notre foi en la résurrection, 50 jours
pour mesurer le don de Dieu, et pour prendre conscience que nous aussi, comme
les premiers disciples, nous avons besoin d’un Défenseur.
Seigneur, donne-nous ton Esprit, pour qu’il nous rendre capables de nous donner
à notre tour, sans réserve. Amen.