Homélie Pentecôte
Pentecôte 2026 / Pfingsten 2026
L’Évangile de Luc et les Actes des Apôtres dissocient les récits de la
Résurrection, le récit de l’Ascension, 40 jours plus tard, et enfin celui de la
Pentecôte, que nous venons d’entendre, 50 jours après Pâques, ce qui correspond
à la fête juive des Semaines. Mais c’est une même réalité qui est déployée par
l’Évangéliste Luc, comme par la liturgie. Ressuscité, le Christ est désormais
auprès du Père, et il dispense son Esprit à l’humanité tout entière.
Le Christ est ressuscité ! Nous n’avons cessé de déployer cette affirmation
depuis la nuit de Pâques. Cette affirmation qui vient contester, qui vient critiquer
les apparences de l’histoire humaine. Jésus arrêté, jugé, condamné à mort, Jésus
mis en Croix, c’est le récit d’un échec politique. La vie publique de Jésus est
terminée, et elle se termine par un échec apparent.
La Résurrection, c’est l’affirmation que l’histoire humaine, notre histoire, ne
trouve pas en elle-même son sens ultime. En relevant Jésus, en le ressuscitant,
Dieu le Père inaugure un Royaume nouveau, un Royaume dans lequel seul
l’amour absolu, seul le don total de soi est vainqueur.
La Résurrection, l’Ascension. Jésus n’est plus physiquement présent au milieu
de nous. Et ses disciples doivent passer d’une relation concrète avec le Christ à
une relation spirituelle. Les dix jours qui séparent l’Ascension de la Pentecôte
permettent d’intérioriser ce que signifie cette absence. L’absence du Christ
renvoie les Apôtres et les disciples, et nous aussi Chrétiens qui vivons chaque
année ce temps liturgique, l’absence du Christ nous renvoie à notre liberté, et
elle nous fait éprouver le manque. Le manque, et la prise de conscience que,
livrés à nous-mêmes, nous ne saurions pas témoigner de Lui. Dans les dix jours
qui précèdent la Pentecôte, nous prenons conscience, comme les Apôtres et les
premiers disciples, nous prenons conscience que nous avons besoin d’un
Défenseur — l’Esprit du Christ, qui seul peut nous donner la force de coopérer à
la construction du Royaume de Dieu.
C’est évidemment sur ce don de l’Esprit que sont centrées les lectures que nous
venons d’écouter en cette solennité de la Pentecôte. Elles en déploient différents
aspects.
Les Actes des Apôtres insistent sur la dimension universelle du don de l’Esprit.
Et le livre des Actes, qui est presque inauguré par ce récit de la Pentecôte, le
livre des Actes va illustrer, de chapitre en chapitre, la dimension universelle de
ce don. Dans la force de l’Esprit, la mission se déploie, et le témoignage rendu
au Christ, tout d’abord à Jérusalem, va gagner la Samarie, la Méditerranée, à
Césarée maritime, puis l’annonce de l’Évangile va déborder les frontières du
peuple juif, avec la conversion des païens à Antioche, et dans tout le bassin
méditerranéen. L’œuvre de Pierre est poursuivie par Paul, et c’est une Église
sans frontières, une communion de communautés de tous les peuples et de tous
les pays, qui se construit progressivement.
La Bonne nouvelle de la résurrection du Christ transcende les différences de
cultures, d’origines, d’appartenances, comme elle transcende les différences de
milieux et de condition sociale.
Dans le monde contemporain, l’Église continue à se bâtir, quoi qu’il en soit des
frontières qui viennent diviser l’humanité, et des rivalités qui opposent si
violemment les nations. Et nous découvrons dans ce textes des Actes des
Apôtres l’une des missions essentielles de l’Église. Rappeler à l’humanité
qu’elle a un destin commun. L’Église n’a pas pour vocation de nous protéger des
différences qui existent entre les cultures et les nations. Elle n’est pas un abri
dans lequel nous pourrions nous réfugier. Elle est ouverte à tous, et a pour
vocation d’accueillir tous les peuples.
La première lettre aux Corinthiens nous renvoie aux diversités internes à
l’Église : non seulement des diversités de culture, mais des diversités de
missions, de talents, et de services. Tous n’ont pas reçu la même vocation, le
même appel, et le risque existe toujours de vivre ces différences de mission,
d’états de vie, dans une certaine rivalité. Pourtant, au temps de l’apôtre Paul,
comme de nos jours, le constat est le même : les rivalités internes à l’Église
conduisent à une impasse. Et c’est la logique commune du service qui réconcilie
la diversité des missions.
Paul utilise l’image du corps pour illustrer cette unité de l’Église. Tous sont
appelés à se mettre au service de l’unité et de la croissance du Corps, du corps
qui a reçu le don de l’Esprit. C’est le même Esprit qui ouvre l’Église à la
diversité des cultures, et qui lui fait le don de l’unité. Prendre conscience de ce
don de l’unité, c’est également s’engager à soigner, à remédier à tout ce qui
blesse cette unité.
Prendre soin de l’unité de l’Église, c’est donc le deuxième appel de ces textes de
la Pentecôte.
L’Évangile de Jean, que nous venons d’entendre, est l’un des récits d’apparition
du Ressuscité auprès de ses disciples. La formule de salutation du Christ
ressuscité désigne un autre don de son Esprit. Ce don, c’est la paix. « La Paix
soit avec vous » dit Jésus. De la même manière que la résurrection dépasse
l’histoire humaine, et lui donne un sens ; de la même manière, le don de la Paix
dépasse la signification que l’humanité donne habituellement à ce mot.
L’histoire de l’humanité est un cycle permanent de guerres et de trèves qui y
mettent fin, très provisoirement. La paix, dans l’histoire humaine, c’est toujours
une paix bellicisée, une paix où la prochaine guerre se prépare. Et pourtant,
l’humanité aspire à une autre paix. Une paix sans arrière-pensées, une paix
profonde, qui permette de reconnaître la dignité et la valeur des ennemis d’hier.
La Paix du Christ est un don destiné à l’humanité tout entière, sans reste, sans
réserve. Et elle fait ainsi apparaître la vanité des conflits humains. Ces conflits
menacent la totalité de notre vie. Nous savons bien que le débat politique, qui est
légitime, nous savons que ce débat peut dégénérer en conflits irrationnels.
Il en va de même des conflits entre nations. De siècle en siècle, les intérêts des
nations, leurs intérêts financiers, leur désir de puissance ont dégénéré en guerres
ouvertes. À l’occasion de la rencontre récente entre Xi Jinping et Donald Trump,
on a parlé du piège de Thucydide. Thucydide est un historien grec du V e siècle
avant notre ère, qui raconte la guerre du Péloponnèse, l’affrontement entre la
puissance continentale, Sparte, et la puissance maritime, Athènes. Deux
puissances dans le même territoire, la Grèce, deux puissances qui ne peuvent
éviter le piège de la guerre, pour affirmer leur suprématie. Chine, États-Unis, la
boucle est bouclée, et l’histoire ne cesse de se répéter.
La paix du Christ n’est pas seulement l’absence de guerre, mais c’est une paix
qui vient contester, qui vient démontrer l’inanité de toute logique de guerre.
Et que dire des conflits internes à l’Église elle-même ? Ces conflits peuvent
aussi dégénérer, nous le savons, en schismes, en fractures. L’histoire de l’Église
l’a montré. À l’intérieur de la communauté chrétienne, la paix du Christ n’est
pas simplement la coexistence pacifique entre des opinions différentes. La paix
du Christ, dans l’Église, c’est le refus de traiter des affaires de l’Église selon une
logique purement humaine, selon une logique purement politique, une logique
de rivalités, de puissance et de pouvoir.
La lecture de ces trois textes de la Solennité de la Pentecôte nous fait mesurer à
quel point nous avons besoin du don de l’Esprit.
Oui, Seigneur, donne-nous ton Esprit, pour qu’il nous permette de voir large, et
d’ouvrir notre cœur à la dimension universelle de ton Église ;
Donne-nous ton Esprit de service, pour qu’il nous enseigne à devenir, nous
aussi, serviteurs, dans l’Église qui est ton Corps ;
Enfin, donne-nous ton Esprit pour qu’il enracine la Paix au plus profond de nos
cœurs, non pas une paix superficielle, mais une Paix profonde, plus profonde
que tout ce qui peut venir nous diviser. Amen.