Homélie du Corps et Sang du Christ
Corps et Sang du Christ 2026 / Fronleichnam 2026
Olivier Artus
Israël au désert fait l’expérience du don de Dieu. Ce don de Dieu, c’est
une nourriture — la manne — la manne qui permet au peuple de traverser le
désert sans mourir de faim. Israël prend conscience que son Dieu est un Dieu qui
fait vivre, un Dieu qui prend soin de son peuple et qui le nourrit.
Une nourriture qui fait vivre : la nourriture, c’est le signe, c’est le symbole
que Jésus utilise pour instituer l’Eucharistie. Le pain et le vin, choisis comme
signes de la présence réelle du Christ au milieu de son peuple. Le pain et le vin
comme nourritures. Oui. Mais comme nourritures spirituelles. Jésus prend ce
qu’il y a de plus commun dans la nourriture et dans la boisson humaines — il
prend ce qui fait l’ordinaire des repas — et il investit le pain et le vin d’une
signification nouvelle.
Pour comprendre l’Évangile de Jean, il faut avoir en mémoire le
vocabulaire des rites sacrificiels d’Israël, le vocabulaire des sacrifices de
l’ancienne alliance. Dans l’ancienne alliance, le peuple était invité à reconnaître
le don de Dieu. Le don de Dieu, la terre, le pays et tout ce qu’il produit : le blé
qui donne le pain, et les animaux de l’élevage. Et dans le rite des sacrifices qui
étaient offerts au temple de Jérusalem, les fidèles offraient de animaux, et aussi
des galettes de pain, et les prêtres aspergeaient l’autel du sang des animaux.
Quel était le sens de ces rites ? Les sacrifices d’Israël sont une réponse. Une
réponse que le peuple, adresse, dans la foi, à Dieu lui-même, pour signifier
qu’ils reconnaissent que Dieu est la source de tous les biens.
Offrir des animaux et des végétaux, offrir des produits de la terre, c’est
reconnaître que cette terre et ces produits sont des dons de Dieu. Le sang lui-
même, dans la compréhension du monde qu’a l’Ancien Israël, le sang lui-même
est le symbole de la vie : asperger l’autel de sang, c’est reconnaître que Dieu est
la source de toute vie.
Ce détour par l’Ancien Testament nous permet de mieux comprendre le
vocabulaire utilisé par Jésus. Jésus parle de chair et il parle de sang. Et ces deux
termes apparaissent dans les rituels des sacrifices du Temple de Jérusalem. Mais
ici, dans le discours de Jésus, la chair et le sang sont sa propre chair et son
propre sang. La chair et le sang de Jésus lui-même. Jésus qui donne sa vie en
Croix.
Ceux qui écoutent Jésus, c’est à-dire la foule des juifs, comme le précise
l’Évangile, ceux qui écoutent Jésus et qui connaissent les rites de l’ancienne
alliance comprennent immédiatement que Jésus fait de sa propre vie un
sacrifice. Un sacrifice définitif, qui remplace tous les rites antérieurs.
Jésus fait de sa vie un sacrifice, c’est-à-dire qu’il fait de sa vie une réponse au
Père. Une réponse à son Père, qu’il appelle « Abba ». Cette réponse de Jésus à
l’amour du Père prend différentes formes au cours de son ministère public:
- Elle prend tout d’abord la forme de la prière : Jésus se retire au désert
pour prier son Père. C’est ce que l’on appelle, dans le monde juif de son
époque, c’est ce que l’on appelle offrir un sacrifice spirituel.
- Deuxième réponse de Jésus à son Père : l’amour du prochain. Jésus se
tourne inlassablement vers ceux qui se trouvent sur sa route, pour entrer
en conversation avec eux, pour les guérir, pour les relever. Jésus est
compatissant et miséricordieux. Et cela, dans le vocabulaire du judaïsme
de son temps, c’est ce que l’on appelle offrir un sacrifice de miséricorde.
- Et puis, réponse ultime de Jésus à son Père, Jésus va jusqu’au bout de son
choix de l’amour du prochain. Il donne sa vie. Il fait de son existence
entière, et jusqu’au bout, un sacrifice. Une réponse.
Comment, pour nous qui sommes les disciples du Christ, comment faire
mémoire de ce don que Jésus fait de sa vie, comment faire mémoire de ce
sacrifice qui résume son existence ? Jésus lui-même nous en donne les moyens,
en instituant l’Eucharistie, l’Eucharistie dont il donne le sens dans ce chapitre 6
de l’Évangile de Jean.
« Ma chair est la vraie nourriture, mon sang est la vraie boisson. Celui qui
mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui ».
Manger le corps du Christ, boire le sang du Christ, dans le pain et le vin
consacrés par la formule eucharistique que Lui-même nous a laissés, c’est le
sacrement que le Christ nous laisse pour se rendre vraiment présent parmi nous
aujourd’hui.
Pour le dire autrement, la réponse que Jésus fait à son Père, le sacrifice qu’il fait
de sa vie, ce sacrifice est fait une fois pour toutes, et une fois pour toute
l’humanité.
Et la célébration de l’Eucharistie manifeste l’actualité de ce sacrifice du Christ.
C’est aujourd’hui que le Christ donne pour nous sa vie au Père, et dans
l’Eucharistie, le Christ se rend présent à son Église et à l’humanité, et il
manifeste l’actualité de son sacrifice.
Actualité du sacrifice du Christ, et incorporation des disciples au Corps du
Christ. C’est la formule de Paul dans la première lettre aux Corinthiens. Qu’est-
ce que cette formule veut dire ? Paul exprime le fait que nous ne sommes pas
spectateurs du sacrifice du Christ. Nous en sommes participants.
Cela signifie que, d’une manière plus concrète, nous sommes nous aussi, invités
à faire de notre vie un sacrifice, c’est-à-dire une réponse au Père, comme Jésus
lui-même l’a fait.
Et nous pouvons reprendre le vocabulaire que nous utilisions tout à l’heure.
Sacrifice spirituel, sacrifice de miséricorde. Oui, faire de notre vie un sacrifice
spirituel, c’est-à-dire prendre le temps de la prière, du retrait. Consacrer comme
le Christ et avec le Christ, consacrer du temps à Dieu le Père.
Sacrifie spirituel, Sacrifice de miséricorde : avoir, comme Jésus, avoir de la
considération pour notre prochain. Considérer notre prochain, cela commence
par le regarder. Le regarder, et non pas passer à côté de lui. Le regarder, l’aider à
se relever, si c’est nécessaire. L’aider à retrouver sa dignité, s’il l’a perdue.
Et puis, un dernier point sur lequel Paul attire notre attention. « La multitude que
nous sommes est un seul corps ». Nous sommes solidaires les uns des autres,
reliés les uns aux autres comme le sont les membres d’un corps. Ce qui signifie
qu’il peut nous arriver de blesser le corps. Blesser le corps auquel nous
appartenons par des médisances — c’est une maladie fréquente dans les
communautés chrétiennes — ou plus simplement par de l’indifférence. La
communauté chrétienne n’est pas la simple juxtaposition d’individus qui
seraient, chacun pour soi, en lien avec le Christ. Non, la communauté chrétienne
est un corps, comme va nous le rappeler, tout à l’heure, le geste de communion,
ce geste par lequel nous prendrons part au même pain, au même corps.
Nous sommes le corps du Christ. Amen.