Homélie 13ème dimanche ordinaire 2026
13 ème Dimanche Ordinaire 2026 / JK 13 SO 26
Olivier Artus
Accueillir l’inattendu de Dieu. C’est la perspective commune de la
première lecture, la lecture du livre des Rois, et de l’Évangile. Accueillir
l’inattendu de Dieu qui se donne à connaître par le prophète Élisée. La fécondité
de la rencontre du prophète dépasse tout ce que la femme de Sunam, la
Shunamite, tout ce qu’elle avait pu imaginer : il lui est donné de donner à son
tour la vie, une joie qu’elle attendait depuis longtemps.
Il en va de même dans l’Évangile. Jésus fait irruption dans la vie de celles
et ceux qu’il rencontre. Sa parole peut sembler provocatrice — « Celui qui aime
son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi » — mais cette parole
qui réveille a pour but de faire réfléchir ses interlocuteurs à ce que change
vraiment dans leur vie la rencontre du Christ. La rencontre personnelle de Jésus,
ou la rencontre de ses envoyés, de ses disciples, ou encore l’écoute de sa Parole.
Jésus prêche le Royaume. Et ses contemporains vont réagir de manière
très contrastée à cette prédication. Il y a ceux, comme les disciples, qui le
suivent et qui changent de vie. Il y a ceux qui l’accueillent, qui lui ouvrent leur
porte. Et il y a ceux, plus nombreux, qui restent indifférents, ou même
deviennent hostiles, parce qu’ils pensent que leurs intérêts personnels sont
menacés.
Les paroles de Jésus gardent aujourd’hui toute leur actualité. Et Jésus
nous demande, à nous aussi, ce que sa prédication, ce que son Évangile,
changent vraiment dans notre vie. Cette question, l’Évangile de Matthieu, que
nous lisons pas à pas, en cette année A de la liturgie, cette question, l’Évangile
de Matthieu nous la pose de bien des manières. Il nous la pose par exemple dans
la parabole du semeur : que devient la parole de Dieu, une fois qu’elle a été
semée, prend-elle racine dans notre vie ? Porte-t-elle du fruit ? Et cette question,
l’ Évangile de Matthieu que nous venons d’entendre nous la pose, et d’une
manière bien plus radicale : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas
n’est pas digne de moi ». C’est une phrase qui fait un peu peur. Nous ne sommes
pas prêts à endurer la passion, ni le martyre. Personne n’est prêt à une telle
éventualité. Est-ce vraiment cela que le Christ nous demande ?
Le lecture de la lettre aux Romains nous permet de mieux saisir l’enjeu de
la question posée par Jésus. Le chapitre 6 de la lettre aux Romains est un texte
très classique qui réfléchit au sens théologique du baptême. Que dit Saint-Paul ?
Saint-Paul affirme que le baptême nous unit définitivement au Christ. Qu’il nous
unit par conséquent à l’itinéraire que le Christ a vécu. Au combat contre le mal
qu’il a vécu. Avec le Christ, nous endurons le mal, avec le Christ nous sommes
promis à la mort, mais avec le Christ nous héritons de la promesse de la vie
éternelle.
Le Christ, nous le savons, a mené résolument au cours de sa propre vie, un
combat contre le mal sous toutes ses formes : le mal que représente la maladie,
et aussi l’exclusion sociale qui en découle ; le mal que représente le pouvoir
politique lorsqu’il est mal exercé, de manière brutale, et au profit de quelques-
uns ; le mal que représente le manque d’amour sous toutes ses formes, le
manque de considération pour le prochain, l’indifférence, ou parfois le
ressentiment vis-à-vis des autres, ou encore la jalousie, l’ambition égoïste, etc..
Jésus a rencontré toutes ces formes de mal. Et il les a combattues. Sa vie
tout entière se résume à engagement résolu dans ce combat contre le mal. Un
combat qui a fait naître des oppositions, de plus en plus brutales. Jésus le gêneur
a finalement été crucifié.
Prendre notre croix et suivre Jésus, c’est donc tout d’abord réaliser la
présence du mal dans notre propre vie. Et la combattre. Le lieu que nous propose
l’Église pour faire le point sur ce combat intérieur que nous menons, c’est le
sacrement de pénitence et de réconciliation. Ce sacrement, chaque fois que nous
le célébrons, ce sacrement est une renouvellement des promesses de notre
baptême. Cela veut dire que sa célébration ne se résume pas au constat du mal
que nous commettons, ni à la contrition. Le sacrement de pénitence et de
réconciliation ouvre un avenir.
Il nous invite à la lucidité, c’est-à-dire à énoncer les traces du mal dans
notre propre vie, mais il nous invite aussi à prendre conscience des dons de
l’esprit à l’œuvre dans notre vie, à un discernement des signes des temps, selon
l’expression du concile, c’est à-dire des signes du travail de l’esprit du ressuscité
dans notre propre vie. Le sacrement de pénitence et de réconciliation est un lieu
privilégié dans lequel s’incarne, dans notre vie de foi, l’invitation du Christ :
prendre notre croix et le suivre, c’est-à-dire entrer à notre tour dans le combat
contre le mal, et vivre déjà dans la joie et dans la force de la résurrection.
Cependant, nous savons bien que l’invitation du Christ peut mener plus
loin. Il est des circonstances où les Chrétiens deviennent des signes de
contradiction dans la société dans laquelle ils vivent, des signes de contradiction,
avec les risques qui en découlent. Nous vivons cela d’une certaine manière dans
la société française, lorsque nous rappelons, à temps et à contretemps, que toute
vie, toute vie, a du prix et mérite le respect. Mais nous savons bien que, dans
d’autres contextes, le choix d’être chrétien est beaucoup plus risqué.
La béatification récente de Bernard Morizot, originaire d’Avallon, et de
ses 49 camarades nous rappelle que la foi chrétienne, dans des situations
extrêmes, peut conduire à des choix radicaux ; ces jeunes chrétiens, emmenés de
force en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire, n’ont pas
renoncé à y vivre et y annoncer leur foi, malgré l’interdiction qui leur en était
faite. Bernard Morizot a été abattu par les nazis, à cause de sa foi, dans le camp
de Buchenwald, en avril 1945, à l’âge de 21 ans.
En Allemagne même, des jeunes chrétiens au mépris de tout péril, ont
dénoncé la folie hitlérienne. Deux étudiants chrétiens, un frère et une sœur, Hans
et Sophie Scholl, ont distribué des tracts. Arrêtés, ils sont guillotinés à l’âge de
24 et 21 ans, à Munich, en 1943.
La vie de ces jeunes, leur choix de ne pas renoncer à leur foi, incarne avec
force l’invitation du Christ : « Celui qui ne prend sa croix et ne me suit pas… ».
Ils ont pris leur Croix et ils ont suivi le Christ.
Hans et Sophie Scholl sont protestants, et n’ont donc pas été béatifiés.
Mais leur engagement est de même nature que celui des 50 jeunes du STO. Les
saints sont des témoins placés par l’Église sur notre route. Ils incarnent la
réponse de foi que tout chrétien est invité à apporter au Christ. Ils nous
encouragent sur le chemin de notre vie de foi.
Que par l’intercession de Bernard Morizot et de ses compagnons, nous
sachions nous aussi ouvrir notre vie à l’inattendu de Dieu, et que nous sachions
faire face au mal, quelle que soit la forme sous laquelle il nous assaille. Amen.